Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 14.djvu/819

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mirmillon ou le gladiateur mourant, n’a pas longtems à vivre, & que sa blessure est mortelle. Plus on considere ce beau monument du savoir & de l’élégance des Grecs, plus en l’admirant on est affecté d’un sentiment de compassion. Voyez Gladiateur expirant.

Critias : il y a eu deux statuaires de ce nom ; l’un athénien qui eut Amphion pour éleve, l’autre surnommé Nesiotés, contemporain de Phidias, dont parle Pausanias in Attic.

Damophilus & Gorgasus, non-seulement travaillerent très-bien la terre, dit Pline, mais ils furent peintres ; ils décorerent dans ces deux genres le temple de Cérès situé à Rome auprès du grand cirque. Une inscription en vers grecs apprenoit que les ouvrages de Damophilus étoient à la droite, & ceux de Gorgasus à la gauche.

Damophon, Pausanias n’entre dans aucun détail sur cet ancien statuaire ; il nous apprend seulement, livre IV. que les Eléens lui avoient accordé de très grandes distinctions, pour avoir réparé la statue de Jupiter Olympien.

Dédale, sculpteur & architecte athénien, étoit certainement petit-fils ou arriere-petit-fils d’Erecthée, sixieme roi d’Athènes. Voilà sans doute un artiste de bonne maison ; il ne faut pas s’en étonner. Dédale vivoit dans ces tems héroïques où les grands hommes n’avoient d’autre ambition, que de se rendre utiles à leurs compatriotes : purger la Grece des monstres qui l’infestoient, exterminer les bandits & les scélérats, procurer le repos & la sûreté publique, ce fut la gloire d’Hercule & de Thésée ; inventer les Arts, les perfectionner, & les cultiver, ce fut celle de Dédale.

Depuis le déluge de Deucalion jusqu’au tems de cet artiste, on ne compte guere que cent cinquante ou soixante ans. Les Arts ensevelis avec les hommes dans cette calamité, n’avoient pas encore eu le tems de renaître en Grece ; il falloit de nouveaux inventeurs. La nature qui n’est jamais avare, fournissoit des matériaux abondamment ; mais on ne pouvoit les mettre en œuvre faute d’outils & d’instrumens nécessaires. Dédale inventa la hache, le vilebrequin, ce que les Latins ont appellé perpendiculum, & que nous appellons nous le niveau ; la colle forte, l’usage de la colle de poisson, peut-être aussi la scie ; je dis peut-être, car les uns en donnent l’honneur à son neveu, & les autres à lui-même. Avec ces secours, doué d’un heureux génie & d’une adresse merveilleuse, il fit des ouvrages de sculpture & de serrurerie, qui parurent des prodiges aux Grecs d’alors :

Doedalus ingenio fabræ celeberrimus artis.

aux Grecs d’alors, je veux dire aux Grecs encore ignorans & grossiers. Avant lui les statues grecques avoient les yeux fermés, les bras pendans, & comme collés le long du corps, les piés joints, rien d’animé, nulle attitude, nul geste ; c’étoient pour la plûpart des figures quarrées & informes qui se terminoient en gaîne. Dédale donna aux siennes des yeux, des piés, & des mains ; il y mit en quelque façon de l’ame & de la vie ; les unes sembloient marcher, les autres s’élancer, les autres courir. Aussitôt la renommée publia que Dédale faisoit des statues étonnantes qui étoient animées, qui marchoient, & dix siecles après lui, on parloit encore de ses ouvrages, comme d’effets les plus surprenans de l’industrie humaine. C’est aussi l’idée que nous en donnent Platon & Aristote ; au rapport de l’un, dans ses politiques, livre premier, les statues de Dédale alloient & venoient ; & au rapport de l’autre dans son Menon, il y en avoit de deux sortes ; les unes qui s’enfuyoient, si elles n’étoient attachées, les autres qui demeuroient en place. Les fuyardes, ajoute-t-il,


semblables à de mauvais esclaves, coutoient moins, les autres étoient & plus estimées & plus cheres. Tout cela veut dire, je pense, que soit par des ressorts cachés, soit par le moyen d’un peu de vif argent coulé dans la tête & dans les piés de ses statues, Dédale les rendoit susceptibles de quelque mouvement ; mais après tout, c’étoient-là des jeux d’enfans, que les statuaires qui vinrent ensuite mépriserent avec raison.

Nous ne voyons point que ni Phidias, ni Praxitele, ni Lysippe, pour faire admirer leurs ouvrages, ayent eu recours à ce badinage, qui peut en imposer aux simples, mais qui est incompatible avec le beau & le noble, auquel tout grand artiste doit aspirer. Je suis donc persuadé que Dédale dut une bonne partie de sa réputation à la grossiereté de son siecle, & que ses statues dont les Grecs se montrerent si jaloux dans la suite, étoient moins recommandables par leur beauté, que par leur antiquité. D’ailleurs, ces premiers monumens d’un art admirable, étoient en effet très-curieux ; & il y avoit du plaisir à voir par quels degrés la Sculpture avoit passé de si foibles commencemens, à une si haute perfection. Au reste, Platon lui-même a porté le même jugement de Dédale ; nos statuaires, disoit-il, se rendroient ridicules, s’ils faisoient aujourd’hui des statues comme celles de Dédale ; & Pausanias qui en avoit vu plusieurs dans ses voyages, avoue qu’elles étoient choquantes, quoiqu’elles eussent quelque chose qui frappoit & qui sentoit l’homme inspiré.

Cependant, on ne peut disconvenir que Dédale n’ait été l’auteur & le fondateur de l’école d’Athènes ; école qui dans la suite devint si savante, si célebre, & qui fut pour la Grece comme une pépiniere d’excellens artistes : car Dipenus & Scyllis, les premiers disciples de Dédale, & peut-être ses fils, eurent des éleves qui surpasserent de beaucoup leurs maîtres, & qui furent surpassés à leur tour par leurs propres disciples : ainsi les Phidias, les Alcamenes, les Scopas, les Praxiteles, les Lysippes, tant d’autres grands statuaires, qui remplirent la Grece de statues admirables, descendoient, pour parler ainsi, de Dédale, par une espece de filiation ; c’est-à-dire, que de maître en maître, ils faisoient remonter leur art jusqu’à lui. Dipoenus & Scillis laisserent après eux un grand nombre d’ouvrages, dont il faut porter à-peu près le même jugement que de ceux de Dédale. Pour lui, il ne put pas enrichir sa patrie de beaucoup de monumens, parce qu’ayant commis un crime capital, il fut obligé de se sauver, & d’aller chercher sa sûreté dans une terre étrangere. Voici quel fut son crime.

Il avoit parmi ses éleves son propre neveu, fils de Perdix sa sœur ; on le nommoit Calus, & ce jeune homme marquoit autant d’esprit que d’industrie ; Dédale craignit ses talens ; & pour se défaire d’un rival qui obscurcissoit déja sa gloire, il le précipita du haut de la citadelle d’Athènes en-bas, & voulut faire accroire qu’il étoit tombé, mais personne n’y fut trompé. Ovide dans le huitieme livre de ses métamorphoses, a décrit la malheureuse avanture de Calus, qu’il a mieux aimé nommer Perdix, apparemment parce que ce nom lui fournissoit l’idée de la métamorphose de ce jeune homme en perdrix, oiseau, dit-il, qui sous son plumage conserve encore le même nom qu’il a eu autrefois sous une forme humaine ; avec cette différence que la force & la vivacité de son esprit, ont passé dans ses aîles & dans ses piés.

Sed vigor ingenii quondam velocis, in alas
Inque pedes abiit ; nomen quod & ante remansit.

L’action atroce de Dédale ne pouvoit pas demeurer impunie dans un état, où pour donner plus d’horreur de l’homicide, on faisoit le procès aux choses