Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 17.djvu/179

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individu représente l’état, comme l’état chacun de ses membres ; or il seroit absurde de dire que ce qui fait la perfection & le bonheur de l’homme, fût inutile à l’état, puisque celui-ci n’est autre chose que la collection des citoyens, & qu’il est impossible qu’il y ait dans le tout un ordre & une harmonie qu’il n’y a pas dans les parties qui le composent. N’allez donc pas imaginer que les lois puissent avoir de force autrement que par la vertu de ceux qui leur sont soumis ; elles pourront bien retrancher des coupables, prévenir quelques crimes par la terreur des supplices, remédier avec violence à quelques maux présens ; elles pourront bien maintenir quelque tems la même forme & le même gouvernement ; une machine montée marche encore malgré le désordre & l’imperfection de ses ressorts ; mais cette existence précaire aura plus d’éclat que de solidité ; le vice intérieur percera par-tout ; les lois tonneroient en vain ; tout est perdu. Quid vanæ proficiunt leges sine moribus ? Quand une fois le bien public n’est plus celui des particuliers, quand il n’y a plus de patrie & de citoyens, mais seulement des hommes rassemblés qui ne cherchent mutuellement qu’à se nuire, lorsqu’il n’y a plus d’amour pour la modération, la tempérance, la simplicité, la frugalité, en un mot, lorsqu’il n’y a plus de vertu, alors les lois les plus sages sont impuissantes contre la corruption générale ; il ne leur reste qu’une force nulle & sans réaction ; elles sont violées par les uns, éludées par les autres ; vous les multipliez en vain ; leur multitude ne prouve que leur impuissance : c’est la masse qu’il faudroit purifier : ce sont les mœurs qu’il faudroit rétablir ; elles seules font aimer & respecter les lois : elles seules font concourir toutes les volontés particulieres au véritable bien de l’état : ce sont les mœurs des citoyens qui le remontent & le vivifient, en inspirant l’amour plus que la crainte des lois. C’est par les mœurs qu’Athènes, Rome, Lacédémone ont étonné l’univers, ces prodiges de vertu que nous admirons sans les sentir ; s’il est vrai que nous les admirions encore, ces prodiges étoient l’ouvrage des mœurs ; voyez aussi, je vous prie, quel zele, quel patriotisme enflammoit les particuliers ; chaque membre de la patrie la portoit dans son cœur ; voyez quelle vénération les sénateurs de Rome & ses simples citoyens inspiroient à l’ambassadeur d’Epire, avec quel empressement les autres peuples venoient rendre hommage à la vertu romaine, & se soumettre à ses lois. Ombres illustres des Camilles & des Fabricius, j’en appelle à votre témoignage ; dites-nous par quel art heureux vous rendîtes Rome maîtresse du monde & florissante pendant tant de siecles ; est-ce seulement par la terreur des lois ou la vertu de vos concitoyens ? Illustre Cincinnatus, revole triomphant vers tes foyers rustiques, sois l’exemple de ta patrie & l’effroi de ses ennemis ; laisse l’or aux Samnites, & garde pour toi la vertu. O Rome ! tant que tes dictateurs ne demanderont pour fruit de leurs peines que des instrumens d’agriculture, tu régneras sur tout l’univers. Je m’égare ; peut-être la tête tourne sur les hauteurs. Concluons que la vertu est également essentielle en politique & en morale, que le système dans lequel on fait dépendre des lois tous les sentimens du juste & de l’injuste, est le plus dangereux qu’on puisse admettre, puisqu’enfin, si vous ôtez le frein de la conscience & de la religion pour n’établir qu’un droit de force, vous sappez tous les états par leurs fondemens, vous donnez une libre entrée à tous les désordres, vous favorisez merveilleusement tous les moyens d’éluder les lois & d’être méchans, sans se compromettre avec elles ; or un état est bien près de sa ruine quand les particuliers qui le composent, ne craignent que la rigueur des lois.

Il s’offre encore à nous un problème moral à résou-

dre : les athées, demande-t-on, peuvent-ils avoir de

la vertu, ou, ce qui est la même chose, la vertu peut-elle exister sans nul principe de religion ?

On a répondu à cette question par une autre : un chrétien peut-il être vicieux ? Mais nous devons quelque éclaircissement à ce sujet ; abrégeons.

J’observe d’abord que le nombre des véritables athées n’est pas si grand qu’on le croit ; tout l’univers, tout ce qui existe, dépose avec tant de force à cet égard, qu’il est incroyable qu’on puisse adopter un système réfléchi & soutenu d’athéisme, & regarder ses principes comme évidens & démontrés ; mais en admettant cette triste supposition, on demande si des Epicures, des Lucreces, des Vanini, des Spinosa peuvent être vertueux ; je réponds qu’à parler dans une rigueur métaphysique, des hommes pareils ne pourroient être que des méchans ; car, je vous prie, quel fondement assez solide restera-t-il à la vertu d’un homme qui méconnoit & viole les premiers de ses devoirs, la dépendance de son créateur, sa reconnoissance envers lui ? Comment sera-t-il docile à la voix de cette conscience, qu’il regarde comme un instinct trompeur, comme l’ouvrage des ouvrages, de l’éducation ; si quelque passion criminelle s’empare de son ame, quel contrepoids lui donnerons-nous, s’il croit pouvoir la satisfaire impunément & en secret ? Des considérations purement humaines le retiendront bien extérieurement dans l’ordre & la bienséance ; mais si ce motif lui manque, & qu’un intérêt pressant le porte au mal ; en vérité, s’il est conséquent, je ne vois pas ce qui peut l’arrêter.

Un athée pourra bien avoir certaines vertus relatives à son bien-être ; il sera tempérant, par exemple, il évitera les excès qui pourroient lui nuire ; il n’offensera point les autres par la crainte des réprésailles ; il aura l’extérieur des sentimens & des vertus qui nous font aimer & considerer dans la société ; il ne faut pour cela qu’un amour de soi-même bien entendu. Tels étoient, dit-on, Epicure & Spinosa, irréprochables dans leur conduite extérieure ; mais, encore une fois, dès que la vertu exigera des sacrifices & des sacrifices secrets, croit-on qu’il y ait peu d’athées qui succombassent ? Helas ! si l’homme le plus religieux, le plus pénétré de l’idée importante de l’Etre suprême, le mieux convaincu d’avoir pour témoin de ses actions son créateur, son juge ; si, dis-je, un tel homme résiste encore si souvent à de tels motifs, s’il se livre si facilement aux passions qui l’entraînent, voudroit-on nous persuader qu’un athée ne sera pas moins scrupuleux encore ? Je sai que les hommes trop accoutumés à penser d’une maniere, & à agir d’une autre, ne doivent point être jugés si rigoureusement sur les maximes qu’ils professent ; il se peut donc qu’il y en ait dont la croyance en Dieu soit fort suspecte, & qui cependant ne soient pas sans vertus ; j’accorde même que leur cœur soit sensible à l’humanité, à la bienfaisance, qu’ils aiment le bien public, & voudroient voir les hommes heureux ; que conclurons nous de-là ? c’est que leur cœur vaut mieux que leur esprit ; c’est que les principes naturels, plus puissans que leurs principes menteurs, les dominent à leur insu ; la conscience, le sentiment les presse, les fait agir en dépit d’eux, & les empêche d’aller jusqu’où les conduiroit leur ténébreux système.

Cette question assez simple en elle-même est devenue si délicate, si compliquée par les sophismes de Bayle & ses raisonnemens artificieux, qu’il faudroit pour l’approfondir passer les bornes qui nous sont prescrites. Voyez dans ce Dictionnaire le mot Athées, & l’ouvrage de Warburton sur l’union de la morale, de la religion, & de la politique dont voici en deux mots le précis.

Bayle affirme que les athées peuvent connoître la