Page:Dionne - Le Parler populaire des Canadiens français, 1909.djvu/14

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niques de tel ou tel métier, notamment à la marine. Ne rien faire, c’est être à l’ancre ; le dommage de toutes sortes, c’est l’avarie ; on dit amarrer ses souliers, au lieu de les attacher ; s’habiller, c’est s’agréier ; les engins de pêche, les outils, l’attelage, enfin une personne désagréable, tout cela c’est des agrès.

Ce même instinct porte toujours à analyser les mots d’origine savante, à les morceler en plusieurs, ces derniers sensibles, et à se servir dans ce but de termes couramment employés. Nous en avons déjà des exemples en français dans les verbes aller, faire, etc., mais en patois ce sera plus fréquent. Nous disons, par exemple : il est vieux, il est très vieux ; pour tout cela le parler populaire canadien emploiera le mot âge, et dira il est en âge, il est à bout d’âge. Le mot cœur figurera à son tour. L’adjectif tout est trop abstrait. Au lieu de tout le jour, toute l’année, on dira à cœur de jour, à cœur d’année. Le mot air remplira à son tour un pareil rôle ; on dira être en air, pour être en verve ; avoir de l’air, pour se tromper ; perdre son air, pour perdre son aplomb. Le verbe faire entre dans les locutions suivantes, où il sert à résoudre et à disloquer un verbe unique abstrait. C’est ainsi que l’on dit faire son affaire, pour s’enrichir ; faire l’affaire à quelqu’un, pour le punir ; les affaires, pour les effets d’habillement. De même, le verbe aller : aller sur la soixantaine ; s’en aller, pour mourir ; se faire aller, pour se presser.

Au point de vue psychologique, les phénomènes que nous venons d’indiquer ont une grande importance. D’autres n’en possèdent pas une égale, mais ils ont cet effet de donner à un patois une sorte de goût de terroir, en variant soit les prépositions employées, soit les préfixes ou les suffixes qui dérivent des mots. L’oreille est un peu surprise d’abord et n’y sent qu’une faute ; mais ensuite elle découvre que le mot, dont le sens étymologique s’était émoussé, y trouve