Page:Dollier de Casson - Histoire du Montréal, 1640-1672, 1871.djvu/126

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ABRÉGÉ DE LA MISSION DE KENTÉ.

pauvre femme se résolut sans en rien dire d’aller dehors sur les neiges pour enfanter, quoique dans la plus grande rigueur de l’hiver. En effet peu de temps après, on entendit crier l’enfant, les femmes de cette cabane toutes surprises y accoururent pour prendre cet enfant et secourir la mère. M. d’Urfé, voyant que cette honte avait produit un si fâcheux effet, partit au plus vite pour retourner à Ganeraské, et laisser la cabane libre, mais le troisième jour, il résolut de venir à cette même cabane avec quelques Français parceque sa chapelle y était restée, y étant de retour, il trouva cette accouchée bien mal, les sauvagesses, lui dirent que depuis son départ, elle avait eu encore un autre enfant et qu’elle perdait tout son sang ; trois quarts d’heure après, la malade criait à haute voix à quelqu’une de ses compagnes « donne moi de l’eau » et elle mourut au même instant, aussitôt après, celles qui l’assistaient la poussèrent dans un coin de la cabane comme une bûche et jettèrent auprès d’elle ses deux enfants, tous vivants qu’ils étaient, pour être dès le lendemain enterrés avec leur mère ; d’Urfé qui était assez proche pour entendre, mais non pas en commodité de voir ce qui se passait, demanda ce que c’était et pourquoi on remuait tout, les sauvages lui dirent : « C’est que cette femme est morte ;» alors M. d’Urfé ayant vu de ses yeux la perte de la mère, il voulut garantir les deux enfants par le baptême, ce qu’il fit incontinent et fort à propos, car il y en eut un qui mourut la même nuit, l’autre se portant très-bien, le lendemain un sauvage le prit pour l’enterrer tout vivant avec sa mère, à quoi M. d’Urfé lui dit : « Est-ce là votre manière d’agir, à quoi pensez-vous ? » Un d’eux lui répartit : « Que veux-tu que nous en fassions, qui le nourrira ? » « Ne trouverait-on pas une sauvagesse qui l’allaitera, » lui répliqua M. d’Urfé. « Non, » lui répartit le sauvage. M. d’Urfé, voyant ces choses, demanda la vie de l’enfant auquel il fit prendre quelques jus de raisin et quelque sirop de sucre, de quoi il laissa une petite provision afin d’assister cet orphelin pendant qu’il irait à Kenté, éloigné de 12 grandes lieues, chercher une nourrice, mais il le fit en vain, car les sauvagesses par une superstition étrange ne voudraient pas pour quoique ce soit au monde allaiter un enfant d’une décédée. Ce missionnaire revenant voir son orphelin, il le trouva mort au monde et vivant à l’éternité, après avoir reçu de ces jus et sirop plusieurs jours. Voilà la misère dans laquelle sont réduits ces pauvres sauvages, ce qui ne s’étend pas seulement sur les femmes qui sont enceintes dont il en meurt une grande quantité faute d’avoir de quoi se soulager dans leurs couches, mais aussi sur tous les malades car ils n’ont aucuns rafraîchissements et un pauvre malade dans ces nations est ravi de la visite d’un missionnaire,