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LA CONCEPTION DE L’ART

impassibilité, ne posséda à un degré plus haut que Leconte de Lisle, cette sensibilité frissonnante qui met un poète en relation d’émotion et de passion avec le monde extérieur, les hommes, les idées de son temps. Dans une lettre de Rennes, qui date de la vingtième année, on lisait déjà cet aveu :

« … Je me reconnais un tel besoin de métamorphose que je me sentirais capable d’éprouver, en un mois, tout l’amour, toute la haine, et toutes les espérances d’un homme… » Il a dit, ailleurs, qu’il possédait « cette ouïe de l’âme qui prête des chants, mélodieux ou sublimes, aux divines formes organiques, cette étincelle, qui vivifie le bois et l’argile. »

De ce chef, alors qu’il habitait encore Bourbon, sa tendresse allait à Ronsard. Il a loué ce maître d’avoir été « le seul poète du XVIe siècle qui eut la gloire de n’avoir pas été compris par Boileau ». Il le considérait comme le créateur, en France, de la poésie lyrique. Il affirmait que, grâce à lui, elle était née du premier coup, « délicate, naïve, mélodieuse et brillante. »

S’il était parfois choqué des fantaisies épiques de Victor Hugo, au fond desquelles il distinguait « le mépris de l’histoire et un optimisme vague, » il admirait, sans réserve, le poète lyrique dans l’auteur des Contemplations et des Feuilles d’Automne. Hugo lui apparaissait comme « le père des seuls chefs-d’œuvre lyriques que la poésie française puisse opposer, avec la certitude du triomphe, aux littératures étrangères.[1] »

Certes, les qualités de lyrisme de Leconte de Lisle sont perceptibles, même pour le lecteur isolé et silencieux qui, en tête à tête muet avec le livre, écoute les vers du poète

  1. « Étude sur Victor Hugo ». Nain Jaune, 1864. Il revient sur cet éloge dans son discours de Réception à l’Académie française : « Victor Hugo, dit-il, a rendu, à la poésie française, avec plus de richesse, de vigueur et de certitude, les vertus lyriques dont elle était destituée depuis plus de deux siècles », 1887.