Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/101

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


moment où la vieille princesse partait pour l’église, Falstaff se jeta sur elle en aboyant. La vieille demoiselle échappa à grand peine à la vengeance du chien offensé, qui avait été en effet chassé par son ordre, ayant formellement déclaré qu’elle ne pouvait pas le voir. Depuis, l’accès en haut était demeuré interdit à Falstaff de la façon la plus absolue, et quand la vieille princesse devait descendre, on le chassait le plus loin possible. La plus sévère responsabilité incombait à cet égard aux domestiques. Mais le vindicatif animal avait cependant trouvé par trois fois le moyen de s’introduire en haut. Aussitôt qu’il était là, il se mettait à courir à travers l’enfilade des chambres jusqu’à la chambre à coucher de la vieille. Rien ne pouvait le retenir. Par bonheur, la chambre de la princesse était toujours fermée, et Falstaff se bornait à hurler devant la porte jusqu’à ce que les gens accourussent et qu’on le chassât en bas. Quant à la vieille princesse, tout le temps que durait la visite de l’indomptable bouledogue, elle criait comme si on l’écorchait, et chaque fois tombait vraiment malade de peur.

Plusieurs fois, elle avait posé à ce sujet son ultimatum à la princesse et même, un jour, elle avait déclaré qu’elle ou Falstaff quitterait la maison ; mais la princesse ne voulait pas se séparer de Falstaff.

La princesse n’était pas prodigue de son affection, mais, après ses enfants, c’était Falstaff qu’elle aimait le plus au monde. Voici pourquoi. Une fois, il y avait six ans de cela, le prince était rentré de la promenade ramenant avec lui un petit chien sale, malade, dans un état pitoyable, mais qui était cependant un bouledogue pur sang. Le prince l’avait sauvé de la mort, mais comme le nouveau venu se conduisait très impoliment, grossièrement même, il fut relégué, devant l’insistance de la princesse, dans l’arrière-cour et attaché à une corde. Le prince n’avait rien objecté. Deux ans plus tard, toute la famille était à la campagne, quand le petit Sacha, le frère cadet de Catherine, tomba dans la Néva. La princesse poussa un cri et son premier mouvement fut de se jeter à l’eau. On la sauva à grand peine. Cependant le courant rapide emportait l’enfant que, seuls, ses habits soutenaient un peu à la surface. Vite on détacha un canot ; mais c’eût été miracle de le sauver. Tout d’un coup, un grand bouledogue s’élança dans le fleuve, nagea