Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/140

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pardonne mon désespoir grossier ! Toi-même m’as habitué à te dire tout. Je t’ai perdue. J’ai attiré sur toi la colère et la raillerie, parce que j’étais indigne de toi.

« Et voilà que cette pensée me tourmente. Elle me ronge le cœur, et il me semble tout le temps que tu aimais en moi non l’homme que je suis, mais celui que tu croyais y trouver ; que tu t’es trompée sur moi. Voilà ce qui m’est insupportable, voilà ce qui me tourmente maintenant jusqu’à la démence.

« Adieu donc, adieu ! Maintenant qu’on sait tout, maintenant que les cris, les déblatérations se donnent carrière (je les ai entendus), maintenant que je me suis humilié à mes propres yeux, que je suis maudit, maintenant il me faut, pour ta tranquillité, fuir, disparaître. On l’exige ainsi. Tu ne me reverras jamais. Il le faut. C’est la destinée ! J’avais trop reçu, c’était une erreur du sort ; maintenant il le répare ; il me retire tout. Mais nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes reconnus et nous allons nous séparer jusqu’à la future rencontre. Où se fera-t-elle ? Quand aura-t-elle lieu ? Toute mon âme est pleine de toi. Oh ! pourquoi, pourquoi tout cela ? Pourquoi nous séparons-nous ? Dis-moi, apprends-moi comment déchirer la vie en deux, comment s’arracher le cœur de la poitrine et vivre sans cœur ? Oh ! quand je pense que je ne te verrai plus jamais, jamais ! Mon Dieu, quels cris terribles ils ont poussés ! Comme j’ai peur pour toi ! Je venais de rencontrer ton mari… Tous deux nous sommes indignes de lui, bien que tous deux nous soyons innocents devant lui. Il sait tout, il nous voit, il comprend tout, et, même avant, pour lui tout était clair comme le jour. Il a intercédé héroïquement pour toi. Il te sauvera. Il te défendra contre les clameurs et les cris. Il t’aime et t’estime infiniment. Il est ton sauveur, tandis que moi je m’enfuis ! Je me suis jeté vers lui ; je voulais lui baiser les mains. Il m’a ordonné de partir immédiatement. C’est décidé. On dit qu’à cause de toi il s’est fâché avec eux tous. Là-bas, tous sont contre toi. On lui reproche sa complaisance, sa faiblesse. Mon Dieu, que disent-ils encore de toi ! Ils ne savent pas, ils ne peuvent pas comprendre. Pardonne-leur, ma chérie, comme je leur pardonne, bien qu’ils m’aient pris plus qu’à toi !

« Ma tête s’égare, je ne sais plus ce que je t’écris. Que t’ai--