Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/139

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mérité le bonheur ? Oh ! combien de fois, — tu ne le savais pas, — combien de fois, en cachette, ai-je baisé ta robe, car je me savais indigne de toi. Et alors mon cœur battait lentement, fortement, comme s’il voulait s’arrêter pour toujours. Quand je pressais ta main, j’étais tout pâle et tremblant. J’étais gêné par la pureté de ton âme. Oh ! je ne sais pas t’exprimer tout ce qui s’amassait dans mon cœur et que j’ai un tel désir de te dire. Sais-tu que ta tendresse constante envers moi m’était douloureuse ? J’en souffrais. Quand tu m’as embrassé, cela est arrivé une fois et je ne l’oublierai jamais, un brouillard a voilé mes yeux et toute mon âme s’est fondue. Pourquoi ne suis-je pas mort en ce moment, à tes pieds ! Voilà, je te tutoie pour la première fois, bien que depuis longtemps tu me l’aies demandé. Comprends-tu ce que je veux dire ? Je veux te dire tout et je te le dirai. Oui, tu m’aimes, tu m’as aimé comme une sœur aime son frère, tu m’as aimé comme ta créature, parce que tu as ressuscité mon cœur, tu as éveillé mon esprit et tu as versé dans mon âme le doux espoir. Et moi, je ne pouvais pas, je n’osais pas. Jusqu’aujourd’hui jamais je ne t’avais appelée ma sœur, parce que je ne pouvais pas être ton frère, parce que nous ne sommes pas égaux, parce que tu t’es trompée sur moi.

« Mais tu le vois, tout le temps je ne parle que de moi. Même maintenant, dans ce moment de terrible malheur, je ne pense qu’à moi, bien que je sache, cependant, que tu souffres à cause de moi. Oh ! ma chère amie, ne te tourmente pas pour moi ! Si tu savais comme je suis humilié maintenant à mes propres yeux ! Tout s’est découvert ! Et cela a fait tant de bruit ! À cause de moi, on te repoussera, on te jettera à la face le mépris, la raillerie, parce qu’à leurs yeux, je suis si bas ! Oh ! que je suis coupable de ne pas être digne de toi ! Si j’étais quelqu’un d’important, si je leur avais inspiré plus de respect, ils t’auraient pardonné ! Mais je suis bas, je suis nul, ridicule, et rien ne peut être pire que d’être ridicule. Sais-tu dans quelle situation je me trouve maintenant ? Je me raille moi-même et il me semble qu’ils sont dans le vrai, parce que moi-même je me sens ridicule et haïssable. Je le sens. Je hais même ma figure, mes habitudes, mes manières. Je les ai toujours haïes. Oh !