Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/148

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sérieux des bagatelles, et que tout cela provenait de notre inexpérience, de notre manque d’habitude à recevoir les impressions extérieures. Je sentais que toute la faute venait de cette lettre qui enflammait trop mon imagination et je décidai qu’il valait mieux désormais ne plus penser à tout cela. Ayant ainsi calmé avec une facilité apparente toute mon angoisse, et convaincue que j’exécuterais avec la même facilité ce que j’avais résolu, je devins plus calme et allai prendre ma leçon de chant tout à fait gaie. L’air du matin me rafraîchit définitivement la tête. J’aimais beaucoup ces sorties matinales chez mon professeur. C’était si agréable de traverser la ville qui, vers neuf heures du matin, était déjà toute animée et reprenait sa vie coutumière. Nous traversions ordinairement les rues les plus animées, les plus grouillantes, et cette partie de ma vie artistique me plaisait infiniment ; le contraste entre les petites choses de chaque jour et l’art qui m’attendait à deux pas de là au troisième étage d’une immense maison pleine de locataires du haut en bas, qui, me semblait-il, ne s’intéressaient nullement à l’art, ce contraste était très amusant. Moi, avec ma musique sous le bras parmi ces passants affairés, la vieille Natalie qui m’accompagnait et dont je me demandais souvent à quoi elle pouvait penser, enfin mon professeur, moitié italien, moitié français, un original parfois enthousiaste, plus souvent pédant, et presque toujours avare, tout cela me distrayait et m’amenait à me réjouir ou à réfléchir. En outre, bien que timidement, j’aimais mon art ; avec un espoir passionné, je bâtissais des châteaux en Espagne ; je me représentais un avenir merveilleux et souvent, en rentrant, j’étais toute enflammée par ma propre fantaisie. En un mot, pendant ces heures, j’étais presque heureuse.

J’étais précisément dans une telle disposition quand, à dix heures, je revins de ma leçon à la maison. J’avais oublié tout, et je me rappelle que je rêvais joyeusement à quelque chose. Mais tout à coup, en montant l’escalier, je tressaillis comme sous une brûlure. La voix de Piotr Alexandrovitch, qui en ce moment descendait l’escalier, retentissait. Le sentiment désagréable qui s’empara de moi était si grand, le souvenir de la veille me frappa si vivement, que je ne pus dissimuler ma gêne. Je le saluai, mais probablement mon visage était-il très expressif, car il s’arrêta devant moi, étonné. Ayant remarqué