Page:Driant, Histoire d’une famille de soldats 2, 1899.djvu/165

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connaître ses sentiments ; elle lui imposait par sa gravité sereine, et il n’eût osé aborder lui-même ce sujet avec sa petite protégée de Constantine.

La réponse fut :

« J’aime Monsieur Henri d’une profonde affection de sœur ; je lui ai voué « un véritable culte ; mais, comme lui, je ne me marierai jamais. »

Et comme Valentine, très désireuse, elle aussi, de voir se réaliser cette union, avait insisté :

— Je ne me marierai jamais, avait répété Lucienne d’une voix ferme, car, au fond de mon âme, j’ai déjà prononcé des vœux irrévocables ; mais si, en un jour de danger, il avait besoin de moi, dites-lui qu’il me trouverait à ses côtés.

Elle devait tenir parole.


Quant à son jeune frère, son entrée au Prytanée militaire de la Flèche avait été décidée, il doit vous en souvenir, par le colonel Cardignac. Frappé à mort en revenant de Sainte-Hélène, le vieux soldat n’avait pu l’y conduire lui-même comme il l’avait promis ; mais son vœu devait être promptement réalisé, et, à la rentrée d’octobre, le petit diable endossa la tunique du « Brution ».

C’est en effet de cette appellation (qui semble tout d’abord un peu bizarre), que les Fléchois se qualifient entre eux.

D’où vient-elle ? me direz-vous. En voici l’explication :

Le Prytanée, réorganisé en 1808 par Napoléon ier, recevait — pour les préparer à Saint-Cyr — des fils d’officiers sans fortune. Or, sous la Restauration, Saint-Cyr était composé en grande partie de jeunes gens de familles nobles qui affectaient de considérer les Fléchois, entrant à l’École militaire, comme étant d’une éducation inférieure.

— Ce sont des sauvages du Brutium, disaient-ils, non sans dédain, évoquant ainsi le souvenir classique des habitants d’une ancienne province romaine (aujourd’hui la Calabre), habitants que leurs contemporains regardaient comme des êtres rebelles à la civilisation et aux belles manières.

De Brutium on tira Brution.

Loin de s’en effaroucher, les Fléchois s’en enorgueillirent, se solidarisèrent davantage et se soutinrent unguibus et rostro contre toute tentative de vexations.

Il en résulta, et il en résulte encore aujourd’hui, une fraternité d’origine,