Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/54

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Vraiment d’un bon oyseau guidé je ne fus point,
Et mon cœur me donnoit assez signifiance,
Que le ciel estoit plein de mauvaise influence,
Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.

Cent fois le bon advis lors m’en voulut distraire,
Mais toujours le destin me tiroit au contraire :
Et si mon desir n’eust aveuglé ma raison,

N’estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage,
Quand sur le seuil de l’huis, d’un sinistre presage,
Je me blessay le pied sortant de ma maison ?

XXVI

Si celuy qui s’appreste à faire un long voyage,
Doit croire cestuy là qui a jà voyagé,
Et qui des flots marins longuement outragé,
Tout moite et degoutant s’est sauvé du naufrage :

Tu me croiras (Ronsard) bien que tu sois plus sage,
Et quelque peu encor (ce croy-je) plus aagé,
Puis que j’ay devant toy en ceste mer nagé,
Et que desjà ma nef descouvre le rivage.

Donques je t’advertis, que ceste mer Romaine,
De dangereux escueils et de bancs toute pleine,
Cache mille perils, et qu’ici bien souvent,

Trompé du chant pipeur des monstres de Sicile,
Pour Charybde eviter tu tomberas en Scyle,
Si tu ne sçais nager d’une voile à tout vent.

XXVII

Ce n’est l’ambition ni le soin d’acquerir
Qui m’a fait delaisser ma rive paternelle,
Pour voir ces monts couvers d’une neige eternelle,
Et par mille dangers ma fortune querir.

Le vray honneur, qui n’est coustumier de perir,
Et la vraye vertu, qui seule est immortelle,
Ont comblé mes desirs d’une abondance telle,
Qu’un plus grand bien aux dieux je ne veux requerir.