Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/53

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XXIII

Ne lira-lon jamais que ce Dieu rigoureux ?
Jamais ne lira-lon que ceste Idalienne ?
Ne verra-lon jamais Mars sans la Cyprienne ?
Jamais ne verra-lon que Ronsard amoureux ?

Retistra-lon tousjours, d’un tour laborieux,
Ceste toile, argument d’une si longue peine ?
Reverra-lon tousjours Oreste sur la scène ?
Sera tousjours Roland par amour furieux ?

Ton Francus, ce pendant, a beau hausser les voiles,
Dresser le gouvernail, espier les estoiles,
Pour aller où il deust estre ancré desormais :

Il a le vent à gré, il est en equippage,
Il est encor pourtant sur le Troyen rivage,
Aussi croy-je (Ronsard) qu’il n’en partit jamais.

XXIV

Qu’heureux tu es (Baïf), heureux et plus qu’heureux,
De ne suyvre abusé ceste aveugle Deesse,
Qui d’un tour inconstant et nous hausse et nous baisse,
Mais cest aveugle enfant qui nous fait amoureux !

Tu n’esprouves (Baïf) d’un maistre rigoureux
Le severe sourci : mais la douce rudesse
D’une belle, courtoise, et gentile maistresse,
Qui fait languir ton cœur doucement langoureux.

Moi chetif ce pendant loin des yeux de mon Prince,
Je vieillis malheureux en estrange province,
Fuyant la pauvreté : mais las, ne fuyant pas

Les regrets, les ennuis, le travail et la peine,
Le tardif repentir d’une esperance vaine,
Et l’importun souci, qui me suit pas à pas.

XXV

Malheureux l’an, le mois, le jour, l’heure, et le poinct,
Et malheureuse soit la flatteuse esperance,
Quand pour venir ici j’abandonnay la France :
La France, et mon Anjou dont le desir me poingt.