Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/133

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Le prince Gortschakoff m’a dit : « J’ai toujours regretté la décision prise par l’empereur Nicolas ; s’il eût répondu aux avances de Napoléon III, si nos deux nations avaient fait cause commune, la face du monde était changée ; l’on n’eût jamais entendu parler ni de Sadowa ni de Sedan. » De son côté, le prince Napoléon, qui me raconta, avec les mêmes détails, son entrevue avec Gortschakoff, paraissait persuadé que l’alliance offensive et défensive de la France et de la Russie aurait eu pour conséquence de reculer nos frontières jusqu’au Rhin, en compensation des territoires que nous aurions aidé Nicolas à conquérir sur la Turquie. Au lieu de cela, nous avons dû faire une sorte de guerre platonique sans résultats sérieux, sans accroissement matériel, où nous avons développé des qualités recommandables, mais qui nous a coûté le meilleur de nos vieilles troupes d’Afrique. En résumé, le prestige de la France a pu momentanément s’accroître par nos victoires, mais sa force intrinsèque en a été diminuée.

Cette guerre de Crimée, qui restera glorieuse pour nos armées, fut une aventure où le hasard joua le rôle principal. On partit pour partir, sans vraiment savoir où l’on allait. On ne se doutait de rien, ni des forces de l’ennemi, ni des terrains où l’on devait combattre. On voulut agir sur le Danube ; on s’engagea dans les marécages et l’on y reçut le choc du choléra. On s’embarqua : on descendit en Crimée ; trois cavaliers cosaques s’enfuirent à notre aspect. Les Russes étaient-ils donc certains de nous rejeter à la mer, qu’ils nous laissèrent prendre pied à Old-Port, sans même nous tirer un coup de fusil ? On se mit en marche, en avant, sans avoir fait éclairer la route ; sur le plateau de l’Alma, les Russes nous attendaient, on gravit la falaise et on les culbuta. Le prince Napoléon fut un des mieux méritants de la journée et ceux qui, plus tard, l’ont tant injurié n’auraient peut-être point, comme lui, fait bonne figure sous le feu des batteries ennemies. Ce fut une victoire, d’autant plus belle qu’en réalité on avait tout négligé pour la préparer. On était dans une telle ignorance et du pays et de la ligne de retraite adoptée par le vieux Menchikoff que, pendant toute une nuit, les deux armées marchèrent parallèlement l’une à l’autre à trois lieues de distance, sans même le soupçonner. Tout fut incohérent ; par où fallait-il attaquer Sébastopol ? Par le Nord ou par le Sud, nul ne put le dire.