Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/155

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nuyer, peut-être, devint l’unique préoccupation ; tout fut subordonné au plaisir, et les héros du jour furent les bons conducteurs de cotillon. Là où la reine Marie-Amélie, donnant l’exemple de toutes les vertus, avait présidé le cénacle de ses enfants et de ses petits-enfants, l’impératrice Eugénie et ses familiers se délectaient aux anecdotes scabreuses, aux cancans grivois et aux danses qui permettaient de montrer les jolies jambes.

Trois femmes furent de son intimité, que leur tenue de grisette et leurs toilettes de filles entretenues auraient dû faire éloigner des entours d’une souveraine. À quoi bon nommer ces grandes maîtresses des divertissements médiocres dont on raffolait ? Il suffit de répéter les surnoms dont elles s’étaient affublées en catimini ; il n’en faut pas plus pour les désigner et dénoncer leur valeur morale ainsi que leur intelligence. Les sobriquets étaient de choix : Cochonnette, Cocodette, Cornichonnette. Ces deux dernières étaient charmantes, blondes, abusant de la poudre, « se maquillant » comme des danseuses ou comme l’Impératrice, peu sévères, danseuses élégantes, amazones solides, sans esprit, ayant le « bagout » du monde, faisant des dettes et les laissant payer à des complaisants.

Cochonnette était tout autre ; en secret, ses bonnes amies l’appelaient Coco-Macaque, car elle ressemblait à un singe pour la laideur et l’agilité. Passant pour spirituelle, comme toute femme qui lâche sans réserve ce qui lui traverse le cerveau, elle avait dans l’extérieur de la vie un « déhanché » dont on restait surpris. Elle semblait attaquer de front et résolument les usages reçus entre gens comme il faut. De son temps, il y eut à Paris, dans les cafés-concerts, une certaine Thérésa dont la voix canaille excita quelque curiosité. Elle l’étudia, imita ses hoquets et, plus qu’elle encore, fut brutale d’expression. Au palais des Tuileries, on se pâmait d’aise, lorsque, les poings sur les hanches, la tête de trois quarts et la bouche de travers, elle chantait :

Il a liché tout’la bouteille :
Rien n’est sacré pour un sapeur !

À la même époque, une cuisinière, fatiguée d’embrocher les poulets et de faire sauter les crêpes, renonça aux fourneaux pour se consacrer au culte de Terpsichore. Elle eut du succès, car elle levait la jambe plus haut que la tête ; on l’avait surnommée Rigolboche, et c’est sous ce sobriquet qu’elle