Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/156

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débuta, dans une salle de café qui était à la fois brasserie, concert et tabagie théâtrale. Les gens de la bonne compagnie ne laissèrent point échapper cette occasion de prouver que la mauvaise ne leur déplaît pas ; ils allèrent admirer le coup de jarret de Rigolboche et l’applaudirent. Cochonnette, saisie d’émulation et très souple, leva la jambe plus haut que la cabotine, ce qui excita la jalousie de Cocodette et de Cornichonnette, mais ce qui démontra à l’Impératrice qu’elle avait bien placé son amitié.

Les sottises que des femmes — des femmes du monde — peuvent faire dépassent l’imagination des petites gens comme vous et moi. Au printemps de 1869, il arriva à Cochonnette et à Cornichonnette une aventure dont elles ne se sont pas vantées. À cette époque, et depuis quelque temps déjà, le boulevard des Italiens et le boulevard Montmartre étaient envahis, dès que la nuit tombait, par des bandes de filles qui paraissaient se peu soucier des ordonnances de police. Des plaintes avaient été formulées ; quelque scandale s’était produit, et, chaque soir, le « service des mœurs » envoyait des agents chargés de surveiller ces demoiselles et d’empêcher que les provocations ne dégénérassent en outrages à la moralité publique.

Cochonnette, son mari, qui était un haut personnage, Cornichonnette, quelques autres femmes et quelques autres hommes de même compagnie avaient dîné dans un salon du café Bignon, qui occupait l’angle de la rue de la Chaussée-d’Antin et du boulevard des Italiens. Vers onze heures, on s’était mis aux fenêtres, et on avait regardé la foule des promeneurs qui profitait des tiédeurs de la soirée ; on avait remarqué le manège des filles, et l’on avait apprécié le déhanchement de quelques-unes d’entre elles.

Cochonnette avait dit : « J’en ferais bien autant », et, prenant Cornichonnette par le bras, sans même avoir la précaution de mettre son chapeau, elle était descendue sur le boulevard, pendant que son mari et les autres convives, appuyés contre les croisées du restaurant, la regardaient en riant. Ils ne rirent pas longtemps. Sur le trottoir, des hommes s’arrêtaient et se retournaient pour voir ces deux femmes, nu-tête, élégamment vêtues, qui marchaient en tortillant la croupe et en lançant des œillades.

Leur promenade fut interrompue par deux agents « des mœurs ». « Vous êtes en contravention ; vous circulez sans