Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/184

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il est facile au prince Napoléon d’amener une division excellente qui, se portant sur le flanc gauche des Autrichiens, peut déterminer un résultat décisif, en cas de bataille. » L’Empereur fut inébranlable : « Non : nous attirerons à nous le cinquième corps lorsque nous aurons franchi le Mincio et que nous manœuvrerons dans le quadrilatère ; jusque-là, le prince doit conserver ses positions. » Ni l’Empereur, ni le roi de Piémont ne se souciaient d’associer le prince Napoléon à une action militaire qui aurait pu appeler l’attention sur lui : cette fois encore, plus qu’en Crimée, et avec préméditation, il fut sacrifié.

Dans un discours intempestif au Sénat, le prince Napoléon parla en termes peu convenables de la famille d’Orléans ; le duc d’Aumale riposta par une brochure où l’inutilité du cinquième corps pendant la campagne d’Italie était appréciée avec peu de justice : les orléanistes poussèrent un cri de joie. Tout de suite, une légende fut organisée : « Le duc d’Aumale a provoqué le prince Napoléon, et celui-ci a refusé de se battre. » La poussée des méchants propos fut formidable ; le prince Napoléon reçut le choc sans fléchir ; l’Impératrice ne se refusa pas le plaisir d’écouter ces mauvais propos, et l’Empereur lui-même n’en fut peut-être pas fâché. C’est acte politique de détruire les prétendants ; le prince Napoléon en était un, éventuellement, et l’Empereur ne l’ignorait pas.

La calomnie avait nié son courage, la médisance ne respecta point sa moralité, et on peut avouer qu’à force de dédaigner l’opinion publique il eut l’air de la provoquer. Souvent il exagéra l’imprudence jusqu’à l’impudence. Ses conseillers l’avertirent, ses amis lui firent des observations ; il leva les épaules et répondit : « Ma vie privée ne regarde personne. » Soit, mais tout le monde regardait sa vie privée et ne la voyait point belle. Je trouve dans mes notes l’observation que voici : « Baden-Baden, 28 août 1868. — Les princes doivent vivre selon certaines formules qui les distinguent des autres hommes et leur donnent au moins l’apparence de quelque supériorité ; sans cela, où serait leur raison d’être ? Les princes d’Orléans sont actuellement ici. Le comte de Paris et le duc de Chartres ont été chasser en compagnie de Dupressoir, le fermier des jeux, et l’ont invité à dîner. Le duc d’Aumale, le prince de Joinville font leur société de Daru, qui est un joueur, et de Villemet, qui est un queue-rouge : ils se sont fait présenter les filles en renom, Schneider, Léonide Leblanc, Juliette Barucci,