Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/197

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’il offrait au tsar, quatre ans auparavant, lors de l’entrevue mystérieuse de Varsovie, et, dans un discours qui eut un retentissement funeste, il se déclara le champion de la cause insurrectionnelle.

Je tiens du prince Gortschakoff, grand chancelier de l’Empire russe, que ce discours, lu et commenté à Pétersbourg et à Berlin, détermina la couronne de Russie et la couronne de Prusse à conclure une alliance secrète. Bismarck, qui était alors ambassadeur à Pétersbourg, et Gortschakoff tombèrent d’accord sur certaines éventualités que, dès lors, ils avaient prévues ; ils s’entendirent si bien qu’en 1866 la Russie laissa écraser l’Autriche, et qu’en 1870 elle l’immobilisa et l’empêcha de faire une diversion en faveur de la France, ouverte, envahie, piétinée par l’Allemagne. Le prince Napoléon, je le sais, a regretté son imprudente provocation ; la plus simple prévoyance lui eût évité ce repentir. « La parole est d’argent et le silence est d’or », dit un proverbe persan.

L’intempérance du langage : ce fut là le défaut dominant du prince Napoléon, et ce défaut peut devenir criminel chez un homme d’État. « Il a la langue trop bien pendue », disait l’Empereur. Son éloquence était forte, âpre, rapide à la riposte, mais sans transition, comme étaient ses pensées, qui s’échappaient brusquement d’un raisonnement pour sauter dans un autre. Il parlait d’abondance, se fiant à sa facilité pour développer le sujet qu’il avait étudié. Paresseux aux jours de la jeunesse et de la proscription, travailleur régulier depuis qu’il avait été rapproché du trône, il fatiguait plus d’un secrétaire, recherchait les hommes spéciaux qu’il excellait à interroger, déterminait lui-même sa tâche et savait l’accomplir. Ardent aux discussions, je l’ai vu se passionner pour des questions d’art, pour des questions militaires, pour des questions politiques, et y apporter toujours des connaissances qui n’étaient point superficielles et une originalité d’expression souvent heureuse.

Étrange homme, mal jugé, mal compris, semblant si bien prendre à tâche de braver l’opinion publique, qu’elle s’est retournée contre lui et l’a écrasé. Libéral — par conviction ? par intérêt ? par esprit de contradiction ? par fantaisie ? par ambition ? je ne sais, — sous ce rapport il me reste indéchiffrable ; je crois cependant que, s’il eût saisi le sceptre, sa main n’aurait point été douce. Un jour, à la suite d’une