Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/201

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


accomplie. Pendant plus de cinq heures, le prince Jérôme brûla des papiers et, sous le regard vigilant de Fouché, ne parvint pas à en distraire un seul. La destruction fut complète, et alors le moribond se recoucha. Le lendemain, il mourut. Le prince Napoléon nous disait que son père avait toujours regretté de n’avoir pu sauver aucune des liasses qu’il mettait au feu : je le crois sans peine ; c’est peut-être l’histoire secrète du Directoire, du Consulat et du Premier Empire qui, pour toujours, a été soustraite à la curiosité des hommes.

La seule personne de la famille impériale sur laquelle le prince Napoléon ne gardait guère de mesure, je l’ai déjà dit, c’est sur l’impératrice Eugénie ; de l’empereur Napoléon III, il parlait avec une sorte de condescendance affectueuse qui cependant, n’enlevait rien à son ambition forcenée, contenue, pendant la durée de l’Empire, par l’impossibilité matérielle d’agir, et paralysée, après la mort de Napoléon III, par des hésitations, des maladresses et des fautes de conduite inconcevables. Son crime est d’avoir eu des ambitions personnelles, tandis qu’il n’aurait dû avoir que des ambitions de race. Il était né trop près du trône pour n’avoir pas envie de s’y asseoir. Sous le règne même de son cousin ? — oui, certes, et je n’en puis douter.

Un jour du mois de janvier 1869, nous avions chassé à Villefermoy ; la journée était froide et la neige était tombée en abondance. Après être revenus dîner à l’auberge de Mormant, nous avions gagné la gare du chemin de fer. La salle d’attente était chauffée par un poêle de fonte qui répandait une insupportable chaleur ; je sortis sur le quai de départ ; le prince Napoléon m’y rejoignit ; un employé nous avertit que le train était signalé avec trois quarts d’heure de retard, à cause de la neige qui commençait à encombrer la voie. Pendant que nous nous promenions côte à côte en fumant, la conversation devint intime et le prince Napoléon s’ouvrit à moi sur bien des points que j’ai notés, dont je n’ai jamais parlé à personne et qu’il n’y a aucun inconvénient à révéler aujourd’hui. La causerie s’engrena d’elle-même, effleura plus d’un sujet et dégénéra presque en confidence.

Il me parla de ses enfants, dont l’avenir l’inquiétait. Il me disait : « Je suis un prince d’aventure ; j’ai vécu longtemps avec six mille livres de rente et j’ai su m’en contenter ; aujourd’hui, j’ai deux fils, une fille et une femme, j’ai fait des économies, je ne suis pas riche, mais, du moins, ils ne connaî-