Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/202

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tront pas la gêne que j’ai traversée. » Entraîné par son goût dominant, il glissa dans la politique, et je ne puis me rappeler ses paroles sans être frappé de cette sorte de seconde vue qui lui faisait apercevoir des événements que nous ne soupçonnions guère : « Le vieux — c’est ainsi, dans la stricte intimité, qu’il appelait l’Empereur, — le vieux baisse beaucoup ; il est plus fatigué que l’on ne croit ; c’est la force d’impulsion, c’est la vitesse acquise qui conduit les choses ; personne ne les mène plus ; l’Impératrice est une sotte, incapable de gouverner autre chose que des marchandes de modes, et cependant elle veut régner. Elle attend avec impatience la mort de l’Empereur, pour être régente. Si l’Empereur vient à mourir, il y aura une révolution, et alors mon heure sonnera peut-être ; le Palais-Royal a toujours porté bonheur à ceux qui l’ont habité ; jamais la France n’acceptera le gouvernement d’une femme et d’un enfant en tutelle ; toutes les régences de femme produisent de mauvais résultats ; le pays aime les Bonaparte ; j’en suis un ; il n’y a qu’à me regarder pour le savoir. Le « vieux » lui-même est inquiet ; dernièrement, il m’a montré un portrait du Prince impérial et m’a dit : « Et celui-là ? qu’est-ce qu’il deviendra ? » La partie n’est pas perdue ; mais elle est bien compromise. J’ai fait tout ce que j’ai pu, en 1866, pour que l’on s’alliât avec la Prusse contre l’Autriche ; l’Impératrice, qui rêve toujours à la famille de Charles Quint et qui se fait faire la cour par Metternich, n’y a pas consenti. On a été stupide ; on a exigé d’un victorieux une cession de territoire que l’on aurait à peine osé exiger d’un vaincu. Bismarck nous a répondu : « Tu veux le Rhin jusqu’à Castel[1], c’est-à-dire jusqu’à Mayence, eh bien ! viens le prendre ! » Le Mexique est loin de Strasbourg, on s’en est aperçu. Les Prussiens se moquent de nous, et ils ont raison, car, vraiment, nous avons été trop bêtes : ça finira mal ; du reste, j’ai pris mes précautions, et, depuis deux ans, mes papiers sont en Suisse, à Prangins. Je ne me soucie pas de défrayer les revues rétrospectives de M. Taschereau[2]. Ce pauvre duc de Persigny me l’a dit souvent : « Vous n’avez qu’un capital, c’est votre nom » ; eh bien ! ce

  1. Je dis Castel et non pas Cassel, comme nos journaux l’ont toujours écrit par erreur.
  2. Taschereau (Jules-Antoine), 1801-1874. Littérateur, journaliste et homme politique ; nommé directeur de la Bibliothèque nationale après le coup d’État de 1851. Taschereau a été le fondateur de la Revue rétrospective. (N. d. É.)