Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/214

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produisirent assez tard et toutes au théâtre. On siffla des auteurs dramatiques, parce qu’on les savait en bons termes avec quelques membres de la famille impériale. Les pièces que l’on effaça ainsi de l’affiche n’étaient point bonnes, je le reconnais, mais eussent-elles été excellentes, elles n’auraient point désarmé la cabale, qui n’écoutait pas et ne se souciait pas d’écouter. Charles-Edmond Kojecki reçut le premier choc à l’Odéon, le 28 novembre 1855, à propos d’un gros drame intitulé La Florentine, dans lequel on avait tiré par les cheveux l’histoire d’Éléonore Galigaï, femme de ce Concini qui fut maréchal d’Ancre. L’auteur était un familier du Palais-Royal. Le prince Napoléon lui avait souvent donné des témoignages d’une amitié réelle, qui, du reste, ne firent qu’un ingrat. Charles-Edmond s’était souvent targué de cette intimité ; on voulut atteindre le prince, et, afin d’arriver jusqu’à lui, on fit tomber la pièce de son protégé. On crut à une mauvaise humeur de première représentation, à une gaminerie d’étudiants qui bientôt prendrait fin. Il fallut déchanter ; les acteurs tinrent bon pendant huit ou dix jours et furent contraints de lâcher pied en présence d’une hostilité sans merci.

Ce fut Edmond About qui, sept ans après, attrapa les horions de la jeunesse opposante ; ce ne fut pas une représentation théâtrale, ce fut une bataille engagée dès le premier mot de la première scène ; tout de suite, la pièce fut mise en déroute, et je crois vraiment que l’on n’en entendit pas un mot. L’Odéon a gardé souvenir de la soirée du 3 janvier 1862, on en parle encore. Le drame s’appelait Gaëtana ; il y avait de la boursouflure, de l’esprit, de l’imitation, de l’invraisemblance, de la verve ; mais ce n’était point de cela qu’il s’agissait, et l’on n’eut pas à s’en préoccuper. À cette époque, Edmond About était en relations cordiales avec la Cour. Mêlée à des étudiants de vingtième année, renforcée par de vieux pions rancuniers, augmentée de gamins qui ne cherchaient qu’à faire tapage pour s’amuser, la jeunesse des écoles voulut lui donner une leçon de libéralisme et fit acte d’un despotisme intolérable. Ce fut plus qu’un tumulte, ce fut presque une émeute.

La pièce, cependant, ne disparut pas immédiatement de l’affiche ; les acteurs voulurent faire tête à l’ouragan ; mais cela ne convint pas au monde des brasseries et des garnis du Quartier latin. Après la quatrième représentation, le 6 jan-