Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/216

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confiaient au public qu’ils étaient servis par une femme de ménage. En vérité, ils auraient mieux fait de se taire.

C’est toujours à l’Odéon qu’il faut aller, lorsque l’on veut assister à quelques farces improvisées qu’un excès de gaieté rend parfois un peu fortes. Il s’en produisit une d’opposition comique, le 17 mai 1866, jour où Émile Augier y fit jouer son excellente comédie de La Contagion. L’Empereur et l’Impératrice assistaient à la première représentation. On avait dit à Napoléon III que certaines modifications apportées au jardin du Luxembourg avaient mécontenté tous les habitants du Quartier latin et qu’il y serait certainement mal accueilli, s’il y allait. Le danger ne déplaisait point à l’Empereur, dont le flegme était imperturbable ; il voulut voir par lui-même quel genre d’avanie on lui réservait et il se rendit à l’Odéon, dans la grande loge d’avant-scène, au milieu même du camp de la jeunesse exubérante et gouailleuse. Le parterre était houleux, prêt à toute sottise et cependant contenu tant par la présence du souverain que l’on n’aimait pas, que par l’intérêt qu’inspirait la pièce. Pendant un entracte, un étudiant poussa une sorte d’ululement aigu et cria : « C’est le chant de l’aigle expirant. » L’Empereur se mit à rire, car il était bonhomme, et sut, plus d’une fois, se souvenir qu’il avait été jeune.

Lorsque la pièce fut terminée, dès que l’on eut fait connaître l’auteur, dont le nom fut accueilli par un applaudissement général, l’Empereur se retira. Toute la salle fut vide en un clin d’œil ; le public se groupa sur les marches et aux abords du théâtre, pour assister au départ des voitures de la Cour, qui n’avaient point d’escorte. Au moment où Napoléon III allait monter dans sa berline aux quatre lanternes, on vit passer au bout de la place cinq ou six voitures-tonneaux, appartenant à la Compagnie Richer, alors chargée des vidanges de Paris. Subitement, comme si l’on eût obéi à un mot d’ordre, une centaine d’étudiants se précipitèrent vers les grosses tinettes qui roulaient lourdement sur le pavé, les entourèrent, agitant leurs chapeaux et criant : « Vive l’Empereur ! » L’ovation fut solennelle ; je n’ai jamais su ce que Napoléon en a pensé.

Ces manifestations ironiques, où l’excès de jeunesse était pour beaucoup, avaient lieu, pour ainsi dire, à huis clos, dans l’intérieur d’une salle de théâtre ; une seule fois, pendant ce que l’on a appelé les belles années du Second Empire, il y eut