Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/217

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quelque tumulte — un simple charivari — dans les rues. Les élèves de l’École des Beaux-Arts s’en rendirent coupables, si c’est être coupable de faire, un peu trop bruyamment, acte d’indépendance et de refuser l’enseignement d’un professeur imposé par grâce d’État, d’une capacité imparfaite et trop bien en Cour pour n’être pas suspect. Le nouveau professeur dont on ne voulait pas était Viollet-le-Duc, mais ce jour-là on fit d’une pierre deux coups et l’on dit crûment son fait au surintendant des Beaux-Arts, qui n’était ni aimé, ni estimé, et dont je dois parler, car il fut en son temps une sorte de personnage.

C’était le comte Émilien de Nieuwerkerke, d’origine hollandaise, sculpteur à ses moments perdus par l’ébauchoir d’un certain Diebolt qui était adroit dans son art. Nieuwerkerke était fort beau, marié, et se préoccupait peu de son ménage. Sa haute taille un peu trop forte, son visage hautain et régulier, encadré d’une barbe noire, une apparence de vigueur qui, dit-on, ne tenait pas tout ce qu’elle promettait, un bagout qui masquait le manque d’esprit, une attitude conquérante qu’excusaient des succès nombreux lui avaient valu un renom mérité d’homme à bonnes fortunes. Pauvre, il avait toujours vécu dans un luxe relatif ; il avait la figure de l’emploi et je ne répéterai pas ici les propos qui couraient sur son compte. On a cité bien des noms de femmes du faubourg Saint-Germain, où il avait ses entrées et dont il fit les beaux jours et même les belles nuits, lorsque, de 1825 à 1840, n’ayant point encore atteint sa trentième année, il portait un bracelet d’or timbré d’une fleur de lis et avait la larme à l’œil en parlant de Monseigneur, c’est-à-dire du comte de Chambord. En 1844, il passa l’hiver à Florence et fut en relations de monde avec la femme d’Anatole Demidoff, qui n’était autre que la princesse Mathilde, fille de Jérôme Bonaparte, ancien roi de Westphalie. Là se noua une liaison si peu mystérieuse qu’elle devint publique et qui a eu de l’influence sur la carrière du comte de Nieuwerkerke.

En 1850, le Prince Président, pour plaire à sa cousine, le fit nommer directeur des musées nationaux. Logé au Louvre, attirant les artistes à des soirées hebdomadaires du vendredi, où l’on entendait de la musique sérieuse, entremêlée de chansonnettes, faisant le bon enfant avec les peintres, les sculpteurs, les écrivains dont il redoutait les sarcasmes et qu’il ne parvint jamais à conquérir, il resta toujours en