Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/221

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Ceci se passait en 1862. L’Empereur était conquis et l’Impératrice pleine d’enthousiasme. Aux gloires de Crimée et d’Italie, on voulait ajouter les splendeurs pacifiques des Beaux-Arts régénérés ; on parlait de Laurent de Médicis, de Léon X, de François Ier, et dans l’Olympe impérial on conviait Mars et Apollon, Bellone et les Muses à se donner le baiser fraternel. Pour obtenir un tel résultat, que fallait-il ? Peu de chose : mettre Viollet-le-Duc en situation d’expliquer et d’appliquer ses doctrines ; alors un nouveau soleil rayonnerait sur la France ; on n’en doutait pas. Je pense que Mérimée en riait dans sa barbe, car la naïveté n’était point sa qualité dominante ; mais il s’agissait d’être désagréable aux « perruques de l’Institut », dont il était, et d’être agréable à un de ses amis. Aussi il opinait du bonnet et laissait croire à l’Impératrice, qui se mêlait de tout avec la confiance des gens qui ne savent rien, qu’à sa voix les chefs-d’œuvre allaient éclore.

Le surintendant Nieuwerkerke reçut ordre d’avoir à procéder à la réorganisation de l’École des Beaux-Arts ; je n’ai pas à dire qu’on lui remit un programme tout fait, libellé par Viollet-le-Duc, et qu’il n’eut qu’à faire exécuter des volontés qu’il n’avait même pas été appelé à discuter. Cela fit grand bruit alors dans le Landerneau des artistes ; le père Ingres s’insurgea ; Hippolyte Flandrin larmoya, les rapins crièrent à la tyrannie et l’Institut tressaillit d’indignation. Les journaux en parlèrent, on publia quelques brochures, mais l’émotion ne dépassa pas les murailles de l’École des Beaux-Arts et du palais Mazarin. Un arrêté ministériel du 18 novembre 1863, qui nomma Viollet-le-Duc professeur titulaire de l’histoire de l’art et de l’esthétique, mit à l’envers toutes les cervelles des ateliers ; les élèves jurèrent que le professeur ne professerait pas.

La journée du 29 janvier 1864 est restée légendaire dans les annales de l’École des Beaux-Arts ; selon le langage de l’endroit, ce fut un « chahut babylonien ». Le comte de Nieuwerkerke, en qualité de surintendant des Beaux-Arts, était venu installer le nouveau professeur ; il était accompagné de Mérimée, qui jouait le personnage du fidus Achates, et de Théophile Gautier, chargé de rendre compte dans Le Moniteur officiel du succès de la première leçon. On redoutait des murmures, peut-être même quelque protestation ; mais on ne s’attendait pas au plus formidable des charivaris qui jamais eussent accueilli un maître de l’enseignement. À peine Viollet-