Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/223

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déroba point. Toujours accompagné de Viollet-le-Duc, de Mérimée, de Théophile Gautier, de quelques fonctionnaires de l’École, il rentra à son logement du Louvre à pied, par la rue des Beaux-Arts, le quai Malaquais, la place de l’Institut et le pont des Arts. À dix pas derrière lui, marchaient les élèves, auxquels se joignaient les curieux. On eût dit que l’on s’était distribué les rôles et que l’on en avait fait une répétition préalable, tant l’esprit rapide et moqueur du Français — du Parisien — avait rapidement improvisé « une scie » qui était la plus sanglante des ironies. Un groupe chantait le premier vers de l’air fameux de Guillaume Tell :

Ô Ciel ! tu sais si Mathilde m’est chère !

Un second groupe répondait immédiatement par une parodie injurieuse :

À sa Mathilde, ô ciel qu’il coûte cher !


puis la chanson était interrompue, et, après un instant de silence, tous en chœur criaient : « Ohé ! Castor !… » et l’on reprenait la romance de Rossini. Nieuwerkerke se pencha vers Théophile Gautier, qui me l’a raconté, et lui dit : « Ohé ! Castor ! Qu’est-ce que cela veut dire ? » Gautier, qui n’était point en reste de malice, qui avait eu bien des charges d’atelier sur la conscience et qui excellait à comprendre à demi-mot, baissa le nez et répondit : « Je ne sais pas. » C’était en effet difficile à expliquer, si difficile que j’y renonce ici, en faisant appel à la sagacité des lecteurs. Tout ce que je puis leur dire, c’est que Nieuwerkerke avait récemment fait bâtir une maison vers le parc Monceau et qu’ils trouveront dans les traités d’histoire naturelle la façon dont le castor bat la terre molle dont sa hutte est construite.

La manifestation, toujours chantant et toujours criant, entra au Louvre, derrière Nieuwerkerke, dans la cour des Musées. La police avertie était accourue ; on se gourma, les élèves décampèrent, saluant une dernière fois le surintendant du nom de Castor et, comme il est de bon exemple que force reste à la loi, on arrêta Théophile Gautier, qui fut conduit au poste, où il commençait à mûrir un projet d’évasion, lorsqu’il fut délivré par Viollet-le-Duc, Mérimée et Nieuwerkerke lui-même. On dit au brigadier des sergents de ville : « Pourquoi avez-vous arrêté monsieur ? » Le brigadier répondit : « À la longueur de ses cheveux, je l’ai pris pour un insurgé. » Bien souvent, depuis, Gautier a raconté, de la façon la plus