Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/227

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avec des murmures approbateurs et ses amis commençaient à le regarder de travers. Il n’avait pas encore pris le chemin des Tuileries, mais certainement il n’était plus sur celui de Cayenne. Dès lors, on peut dire qu’il se tut. À ce flot d’éloquence que rien ne semblait pouvoir tarir avait succédé le silence ; en vain, dans certaines occasions, fut-il adjuré de se mêler aux discussions ; il refusait, secouait la tête et ne soufflait mot. L’esquinancie de Démosthène l’avait-elle rendu muet ? Les naïfs se perdaient en conjectures, les gens avisés souriaient et disaient : « Il y a quelque chose. » Que s’était-il donc passé ?

Sait-on encore qu’Alexandre Dumas et Dinaux, dont le vrai nom était Goubaux, ont fait un drame intitulé Richard d’Arlington, qui fut représenté et plusieurs fois repris avec succès à la Porte-Saint-Martin ? C’est l’histoire d’un jeune ambitieux qui réussit à se faire élire membre du Parlement d’Angleterre. Il est intelligent, éloquent et l’orateur préféré de l’opposition. Au cours d’une discussion importante, on n’attend que son discours pour culbuter le ministère. Pendant une suspension de séance, il a un entretien mystérieux avec un inconnu, qui n’est autre que le prince de Galles et qui fait miroiter à ses yeux toutes les promesses, tous les hochets dont l’ambition est avide. Il écoute, comprend à demi-mot, renonce à la parole et, par ce seul fait, consolide le ministère menacé, tout en se dirigeant vers la porte ouverte sur la grande avenue du pouvoir. Cette histoire est à peu près celle d’Émile Ollivier. Ce ne fut pas — et pour cause — l’héritier de la couronne qui entra en relation avec lui, ce fut celui que l’on nommait en plaisantant « Monsieur Frère », c’est-à-dire le comte de Morny.

Morny était habile, roué, ne croyant guère à l’inflexibilité des opinions, très ambitieux sous des dehors nonchalants et de visée lointaine. Vivant dans tous les mondes, au Jockey Club, au Club de l’Union dont il était membre, bien en cour, maître, ou peu s’en faut, dans tous les ministères, mêlé aux agioteurs et leur donnant l’exemple, très accessible aux faiseurs de projets dont il soutenait les entreprises, moyennant bon pot-de-vin, fréquentant les filles entretenues qu’il aimait, entouré de quelques gens de lettres complaisants dont le babil l’amusait, il avait l’oreille fine et savait entendre. Or les murmures, les susurrements venaient jusqu’à lui ; il reconnut que l’on était las d’une autorité à outrance, qu’on