Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/228

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aspirait à une détente et que l’opinion publique se portait de plus en plus vers une extension de liberté.

Il sentit, avec perspicacité, que tôt ou tard des concessions seraient imposées au pouvoir ; il préféra les accorder — les offrir — de bonne grâce plutôt que de se les laisser arracher par la force et, dès après la campagne d’Italie, 1859, il pensa que l’heure était venue de laisser plus de latitude aux paroles de la tribune et aux discussions de la presse périodique. Volontiers, il eût été le chef de cette révolution gouvernementale qui, tout en modifiant les conditions du pouvoir, n’eût rien enlevé à l’autorité. Faire servir à la défense d’un régime nouveau les hommes — Billault, Rouher — qui avaient été les plus fermes soutiens d’une souveraineté sans contrôle lui paraissait impossible et compromettant. Il savait, mieux que tout autre, que l’Empire, créé en haine de la parole, n’avait pu et ne pouvait subsister que par la parole. L’état de choses issu du coup d’État de Décembre eut des avocats d’office jusqu’au ministère du 2 janvier 1870.

Morny, qui avait le courage, l’esprit d’intrigue, l’habileté, la grâce, qui fut l’homme le plus impudent, le plus hardi que j’aie jamais connu, restait muet devant une assemblée et ne pouvait parler ; cet admirable causeur de salon et d’intimité ne pouvait dire deux mots de suite au Corps législatif ; ses petites harangues étaient écrites et il ne s’en fiait pas à sa mémoire, car il les lisait ; il lui fallait donc un homme qui fût son porte-voix, qui commentât et fît accepter ses actes ; il jeta son dévolu sur Ollivier. Morny avait vu trop de compromis de conscience, il était trop expérimenté pour n’avoir pas aperçu derrière la raideur des opinions et la magnificence du langage quelque chose d’indécis et d’ondoyant, qui semblait l’indice d’une âme molle et un caractère toujours prêt à se guinder, pour dissimuler sa faiblesse.

Très combattu dans ses idées « libérales » par le parti autoritaire qui dominait près de l’Empereur et que soutenait l’Impératrice, Morny ne renonça point à ses projets, mais il en ajourna la réalisation. Il voyait Émile Ollivier secrètement et il ne lui fut pas difficile, avec ses façons de grand seigneur sceptique, d’avoir promptement raison des hésitations de l’avocat député. Je dois dire cependant, à la décharge d’Ollivier, que, tout en modifiant son attitude à la Chambre, tout en acceptant le rôle que l’on promettait à son ambition, il demandait comme conditions sine qua non la liberté absolue de