Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/233

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Morny sans doute y avait intérêt, et ce fut lui qui se chargea de la mettre en œuvre.

L’impératrice Eugénie, fort écervelée, prodigue, dépensant un argent fou pour ses toilettes, en retard avec ses fournisseurs, était, malgré les libéralités de l’Empereur, toujours sans argent, ce que Morny se gardait d’ignorer. Il porta à l’Impératrice six millions en bons Jecker, que le Crédit Mobilier, gouverné par Émile et Isaac Pereire, escompta pour quatre millions cinq cent mille francs qui furent passés à « Profits et Pertes ». Les dettes de l’Impératrice furent payées et Morny eut, près de l’oreille de l’Empereur, une alliée qui poussa si bien à l’expédition que celle-ci fut décidée et se termina comme l’on sait.

Lorsque Morny, devenu subitement amoureux à Pétersbourg de Sophie Troubetskoï, qui avait seize ans, l’épousa au mois de janvier 1857, il écrivit à la comtesse Le Hon : « La France désapprouve notre liaison. » On en rit, la lettre fut montrée, car Mme Le Hon ne la cachait guère.

La pauvre femme était désespérée et se lamentait. Elle se vêtit de deuil et reçut comme veuve. On allait lui faire des visites de condoléance ; ce fut une comédie ; tout Paris y courut, l’Empereur le premier. Il y avait des intérêts en commun qu’il était urgent de régler ; mission délicate dont fut chargé le ministre des Finances, car il fallait éviter le scandale d’une réclamation que la vieille Ariane semblait décidée à confier aux tribunaux. On eut à examiner bien des paperasses, bien des comptes d’agent de change, bien des comptes de banquier. On fit une cote mal taillée. Morny restait débiteur d’une somme de trois millions ; l’Empereur la paya et Mme Le Hon sécha ses larmes.

J’étais en visite chez M. X…, au printemps de 1857, lorsque le comte de Morny y présenta sa femme. Quelle merveille ! La fée des Neiges ! Si blanche, si blonde, avec des yeux noirs étonnés et curieux ; elle était frêle, mignonne, comme l’on dit au pays d’Anjou, couverte de dentelles, avec des mains fluettes et le pied de Cendrillon. Morny semblait radieux ; on eût dit Jason montrant la toison d’or. Il avait une trentaine d’années de plus que sa femme, et dans sa joie on reconnaissait quelque peu de fatuité. Leur lune de miel dut être douce, mais elle s’éclipsa rapidement. Pour ce viveur, le mariage n’avait été qu’une bonne fortune. Les vieilles habitudes reprirent le dessus ; la petite