Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/242

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l’engager à conserver l’intégrité de sa puissance. Or la puissance comporte la responsabilité : Napoléon III le savait, il savait aussi que l’issue malheureuse de l’expédition du Mexique, que l’imbroglio de la question romaine, que les revendications du gouvernement italien, que l’attitude arrogante prise en Europe par la Prusse depuis l’écrasement de l’Autriche, augmentaient singulièrement les périls de sa responsabilité ; c’est pourquoi il voulut la partager avec le Corps législatif, en abandonnant une part considérable de son pouvoir. Ce n’en est pas moins à lui que toute responsabilité remonta, lorsque le désastre fut accompli.

Le nouveau ministère n’avait pas été constitué sans tiraillements ; bien des combinaisons avaient échoué autour d’Émile Ollivier, qui était resté le pivot de la situation. Des engagements n’avaient point été pris, mais des espérances avaient été données, tout au moins des insinuations avaient été ébauchées, après les élections de 1869, par l’Empereur, à plusieurs hommes politiques qui s’étaient offerts. Toutes les ambitions étaient en jeu, et ce ne sont pas les compétitions qui manquaient au pouvoir que l’on allait essayer de rajeunir. Jusqu’aux derniers jours de décembre, il y eut de l’indécision et des tâtonnements. Des journalistes réclamaient le prix du concours qu’ils n’avaient point marchandé au nouvel ordre de choses ; des députés promettaient une majorité parlementaire, des sénateurs prétendaient que le Sénat avait droit à quelques portefeuilles. Les brigues allaient leur train ; l’Empereur, ennuyé, se dérobait. Rouher regardait avec une curiosité malveillante ces intrigues dont il n’augurait rien de bon. Thiers, flairant du grabuge, se frottait les mains. Ollivier, ahuri, eût désiré contenter tout le monde et ne savait auquel entendre.

Pour mettre en rapports certains hommes politiques qui jusque-là avaient marché dans des sentiers différents, Mme Asselin, très liée avec Schneider, président du Corps législatif, donna une soirée. Ce fut un méli-mélo d’opinions ; Émile Ollivier y pavanait discrètement ; M. Thiers regardait, écoutait, cherchait l’aiguille dans la botte de foin et ne la découvrait pas. Hector Pessard, un journaliste de mérite qui récemment (1885) a publié deux jolis et discrets volumes intitulés : Mes Petits Papiers, s’était chargé de racoler les candidats. Ollivier les emmenait, les uns après les autres, causer dans une pièce dont on lui avait ménagé la solitude.