Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/243

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Ce va-et-vient n’échappa pas à M. Thiers, qui voulut en avoir le cœur net et qui, plusieurs fois, avait tenté de se diriger vers le cabinet aux conciliabules. Mme Asselin imagina, pour le retenir auprès d’elle, un stratagème héroïque. Elle fit danser, devant lui, la bourrée par deux députés auvergnats, MM. Mège et du Miral, pendant que le frère d’Hector Pessard jouait l’air sur le piano. Je n’ai point vu la scène, à laquelle M. Thiers prit plaisir, mais elle m’a été racontée par un témoin oculaire absolument digne de foi.

M. Thiers eût-il accepté le ministère, si on le lui avait proposé ? Je ne le crois pas. Malgré son âge, il savait être patient et il possédait assez d’habileté pour laisser essuyer par d’autres les plâtres de la maison nouvelle, avant de s’y installer. En tout cas, il ne pouvait être que président du Cabinet, c’est-à-dire ministre dirigeant, et jamais il n’eût réussi à s’accommoder avec Ollivier, car chacun d’eux aimait à parler seul et ne voulait qu’être écouté. M. Thiers eût pris le portefeuille des Affaires étrangères, et l’on peut considérer comme un irréparable malheur pour la France qu’il n’ait point alors eu la haute main sur nos relations extérieures. Que d’infortunes nous eussent été évitées ! Jamais il n’eût engagé la lutte avec la Prusse sur la question Hohenzollern et jamais il ne fût parti en guerre sans s’être assuré d’alliances solides.

Au lieu de ce vieillard malin, madré, rompu aux affaires, Émile Ollivier choisit Napoléon Daru, homme sage, parlementaire et froid, qui lui aussi, sans nul doute, ne se fût pas emporté, comme un poulain sans licol, lorsque l’incident du trône d’Espagne surgit tout à coup. À l’heure où le grand péril nous menaça, il n’était plus ministre des Affaires étrangères ; fatigué de lutter sans résultat contre les exigences de la papauté, désapprouvant le plébiscite, il avait donné sa démission et s’était retiré. C’est alors qu’Émile Ollivier confia la direction de la diplomatie française au duc de Gramont, ambassadeur à Vienne. Je l’avais côtoyé, au temps de ma primevère, alors qu’il n’était encore que le duc Agénor de Guiche. Sa mère était la sœur du fameux comte d’Orsay qui, en Angleterre, fut le successeur de Brummel et le lion préféré pendant de longues années. Peu de femmes ont été plus belles ; je ne l’ai vue que vieille, étalant sur ses larges épaules un énorme collier d’améthystes, mais elle attirait encore et retenait les regards.