Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/265

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tion ne voyaient, dans l’Europe entière, qu’un seul ennemi qu’il fallait combattre et renverser : l’Empereur et l’Empire ?

Napoléon III ne se faisait aucune illusion à cet égard ; il savait que le coup d’État de Décembre et le régime qui s’en était suivi avaient suscité contre lui des haines implacables. J’ai su qu’il en était attristé et qu’il avait foi dans l’action du temps, dans la transmission de la couronne à son fils, pour apaiser les ressentiments dont il était l’objet et qu’il avait mérités. Tout en surveillant les inimitiés qui ne se dissimulaient plus, depuis que la liberté de la presse leur permettait une expansion sans danger, il regardait vers l’extérieur, car il prévoyait que de là viendrait le péril où pouvaient sombrer sa puissance et sa dynastie. Mis hors d’état de se défendre victorieusement, condamné, pour ainsi dire, à la défaite par les votes successifs qui avaient brisé entre ses mains l’instrument du salut et qui, chaque année, le contraignaient à réduire le nombre des soldats français en présence de l’accroissement continu des troupes allemandes, il comprenait que, si la France seule avait à supporter le choc des armées d’outre-Rhin, elle était perdue ; aussi cherchait-il des alliés qui, en cas de lutte, pussent faire une diversion utile et lui permissent de parer à l’inégalité des forces. Dans ce but, au mois de mai 1870, il confia une mission secrète au général Lebrun, qui était son aide de camp. À l’heure où j’écris ceci (5 septembre 1887), le mystère de cette négociation n’a pas encore été dévoilé, mais j’imagine que le général Lebrun l’a expliqué dans un livre qui, sans doute, sera publié après sa mort[1].

Voici comment j’ai eu connaissance du fait. Le 6 février 1879, j’ai déjeuné chez le général de Susleau de Malroy ; un seul convive, le général Lebrun, était avec nous. Les deux vieux officiers étaient intimement liés ; à peu près du même âge, attachés tous deux au corps d’État-Major, ils avaient fait campagne ensemble en Algérie, en Crimée, en Italie, et se complaisaient, pendant le repas auquel j’assistais, à se rappeler les incidents de leur vie militaire. La conversation, déviant par une pente naturelle, en était arrivée à se fixer sur la guerre franco-allemande, au cours de laquelle le

  1. Ce livre, publié effectivement six ans après la mort du général Lebrun, qui prit part à la campagne de 1870 comme commandant du XIIe corps, est ainsi intitulé : Souvenirs militaires, 1866-1870. Préliminaires de la guerre. Missions en Belgique et à Vienne. Paris, 1895, in-8°. (N. d. É.)