Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/267

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le plus de troupes allemandes possible, afin de donner le temps à l’Autriche de réunir ses soldats et de se porter sur la Silésie. Ce plan fut écrit tout entier de la main même de l’archiduc Albert ; je ne me souviens pas si le général Lebrun en possède l’original ou la copie.

Ce n’était pas un traité, ni un engagement, ni même une promesse, ce n’était qu’un projet qui n’engageait ni la Burg[1], ni les Tuileries, et ce projet eût, sans nul doute, reçu exécution, si les circonstances à la fois diplomatiques et militaires que je raconterai plus tard n’y avaient mis obstacle. Il n’en est pas moins certain que, pendant que la maussaderie du pouvoir législatif semblait prendre à tâche de diminuer nos effectifs et d’affaiblir notre armée, l’initiative personnelle de Napoléon III s’efforçait de lier partie avec l’Autriche et de l’entraîner à faire une diversion qui, tout en lui pouvant devenir fructueuse, ne nous serait pas inutile.

Le comte de Bismarck — la guerre de 1870 n’en avait pas encore fait un prince — soupçonna-t-il cette mission secrète du général Lebrun ? Le fait est douteux, quoiqu’il ne se gênât guère pour regarder de près dans les chancelleries de Pétersbourg, de Vienne et de Paris. En tout cas, il n’en eût été que plus attentif à ce qui se passait en France, car il était convaincu dès longtemps, et ne se retenait point de le dire dans l’intimité, que la mauvaise humeur que l’on se témoignait de part et d’autre amènerait un conflit armé. Je tiens du comte Chreptowitch[2], qui, plusieurs fois, eut à remplir des missions particulières auprès du roi de Prusse, que, se trouvant à Berlin au mois de juin 1870, il avait dit à Bismarck : « Les malentendus qui divisent les Cabinets sont des plus insignifiants ; nulle difficulté n’en peut surgir et la paix me semble assurée pour longtemps. » Avec vivacité, Bismarck répondit : « Eh ! comptez-vous pour rien la présence du duc de Gramont aux affaires ? Avec un pareil homme, nul jour n’a de lendemain ; il est comme les taureaux, on n’a qu’à lui montrer le chiffon rouge pour qu’il se jette dessus. » Bismarck savait ce qu’il disait et le prouva. Lorsqu’il voulut engager la lutte contre la France, dont il connaissait l’infériorité militaire et les divisions intestines, il tabla sur le caractère du duc de Gramont et se fit déclarer la guerre, de

  1. Le château impérial (Hofburg), c’est-à-dire le gouvernement autrichien. (N. d. É.)
  2. Grand chambellan du tsar. (N. d. É.)