Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/270

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


désordre ; mes hommes ont l’habitude de la population parisienne et je réponds de tout. Si les soldats paraissent, je ne réponds de rien, parce qu’ils procéderont avec brutalité et tueront les curieux. » Le maréchal Niel insista ; Piétri tint bon. L’Empereur dit : « Je veux savoir à quoi m’en tenir. » Il demanda sa victoria, monta dedans et, au milieu de la foule, sans escorte ni gardes, alla se promener sur les boulevards ; on l’acclama et il fut l’objet d’une ovation des plus chaudes. Mais, dès que la voiture avait disparu, les sifflets et les cris recommençaient, tant ce peuple puéril est ému par un acte de crânerie, quitte à l’oublier immédiatement.

Quelques jours plus tard, après le 11 juin, la foule étant plus considérable et plus agitée que de coutume, on la fit cerner par la garde municipale, qui, grâce à un mouvement tournant opéré par les rues, enveloppa le boulevard. On arrêta un grand nombre de personnes qui furent conduites, pour subir un interrogatoire sommaire, à la mairie de la rue Drouot et au palais de la Bourse, où des commissaires de police étaient installés. L’arrestation fut maintenue pour beaucoup de perturbateurs, mais on eut à relâcher, non sans surprise, des sénateurs, des députés, un ambassadeur, des fonctionnaires et même quelques employés du château des Tuileries, qui étaient venus là pour « s’amuser ». Le bruit et le désordre attirent le Français, comme le miel attire les mouches.

La seule émotion populaire qui eût pu avoir de la gravité fut celle qui prit occasion de l’enterrement de Victor Noir. Connaît-on encore cette aventure ? Un journaliste d’origine corse, nommé Paschal Grousset, qui fut le ministre des Relations extérieures de la Commune, avec autant de succès que Jules Favre avait été le ministre des Affaires étrangères du Gouvernement de la Défense nationale, avait eu maille à partir, je ne sais plus pourquoi, avec Pierre Bonaparte, cousin de Napoléon III par Lucien, prince de Canino, dont il était le troisième fils. Ce Pierre Bonaparte, alors âgé de cinquante-cinq ans, était un personnage décrié, lourdaud, d’apparence brutale, ayant fait assez triste figure en Algérie dans la légion étrangère où il était officier, marié à une blanchisseuse ou à quelque chose d’approchant, tenu systématiquement éloigné des Tuileries, vivant d’une pension que l’Empereur lui faisait et n’ayant des Bonaparte que le nom et la violence.