Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/281

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discuté par des parlements grognons. Au milieu des hommes qui l’entouraient et ne lui ménageaient pas les hommages, il en est un qu’elle avait distingué et avec lequel elle aimait à s’entretenir, car elle trouvait en lui l’écho de ses pensées et peut-être même de ses espérances.

Il était beau garçon, de mine hardie avec sa moustache noire et son regard provocant. Les théories qu’il émettait étaient claires : « Le pouvoir souverain ne peut se manifester que dans sa plénitude et ne doit jamais faire de concession. La France n’a qu’à signifier sa volonté à l’Europe et ne pas supporter même une contradiction. » Ce bravache, que l’on écoutait volontiers, s’appelait le baron Jérôme David ; il avait été officier ; actuellement, il était député de je ne sais plus quel arrondissement de la Gironde et l’un des vice-présidents du Corps législatif. Il était le filleul de Jérôme Bonaparte, l’ancien roi de Westphalie, et, disait-on, son fils. Loin de renier cette origine incorrecte, il en tirait vanité et lui devait, disait-on encore, une pension mensuelle de trois mille francs sur la cassette impériale. Le prince Napoléon le tenait à l’écart et, en toute occasion, le traitait avec un dédain affecté. Le frère légitime détestait le frère bâtard, qui le lui rendait bien, et c’est peut-être pourquoi l’Impératrice avait du goût pour celui-ci.

L’Impératrice apprit immédiatement le résultat de la délibération des ministres, elle en fut exaspérée. Elle fit expédier une dépêche à Jérôme David, qui se hâta d’accourir. « C’est une reculade ; nous ne pouvons la supporter, nous allons être la risée de l’Europe ; je dois à mon rang, au nom que je porte, je dois à mon fils de ne pas courber la tête sous l’humiliation que M. Ollivier veut nous imposer. C’est pis qu’une défaite devant l’ennemi : c’est la fuite. » Ce fut ce thème rapidement développé qui fit entrevoir à Jérôme David la chute d’Ollivier, un ministère pour lui, la dictature pendant la guerre, la victoire, et, en cas probable de régence, la direction ou, tout au moins, le partage du pouvoir. En moins d’une heure, il s’aboucha avec quatre ou cinq députés, s’entendit avec eux sur le mode de procéder, formula l’interpellation que l’on devait introduire le jour même, au cours de la discussion parlementaire et, accosté de Clément Duvernois, se rendit au Corps législatif pour racoler des adhérents, ce qui ne fut point difficile, car les esprits étaient surexcités jusqu’à l’aberration.