Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/282

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Lorsque Émile Ollivier arriva au Corps législatif, les couloirs et la salle des pas perdus regorgeaient de monde : députés, sénateurs, diplomates, journalistes étaient déjà là, commentant les nouvelles et discutant les résolutions du gouvernement avant de les connaître. On se précipita au-devant de lui, on l’entoura, on l’interrogeait : « Eh bien ? Eh bien ? » À très haute voix, il cria plutôt qu’il ne répondit : « Nous avons la renonciation du prince Hohenzollern ; tout est fini ; la paix est assurée. » Certes, il était de bonne foi, il venait de dire ce qu’il pensait, ce qu’il voulait. Deux heures plus tard, ce même homme raisonnable et pacifique, soufflant à tous poumons dans la trompette de Bellone, déchaînait sur la France l’ouragan et la dévastation. Pourquoi ce revirement subit et à quelle impulsion néfaste a-t-il obéi ? Il est difficile de le savoir et probablement ne le sait-il pas lui-même. Quoi ! tout est fini et sans transition, sans que nul incident ait été ajouté à ceux que l’on connaissait, que l’on avait étudiés, expliqués, acceptés ; voilà que tout recommence ! Ce serait à confondre l’esprit, si l’on ne savait que les artistes sont doués — affligés — de mobilité ; or Émile Ollivier était un artiste en paroles, rien de plus. Néanmoins, au milieu du chaos de ses impressions et de ses idées, on peut découvrir les motifs qui l’ont fait agir. Ces motifs sont complexes, car il est rare de rencontrer une âme qui soit mue par un sentiment unique.

Ollivier avait l’habitude des assemblées délibérantes ; il n’en ignorait ni les petites passions, ni les ambitions inavouées ; il les avait assez pratiquées pour savoir à quels signes on peut reconnaître l’approche des tempêtes parlementaires ; or ces signes qui précèdent et annoncent la perte des portefeuilles, il les avait remarqués et il avait deviné qu’un ministère d’action, bâclé dans la coulisse, était prêt à le remplacer et allait faire effort pour le renverser, en invoquant la gloire de la patrie, notre honneur compromis et notre prestige aux yeux du monde entier. Il sentit qu’on en voulait à son portefeuille et se résolut à faire litière de son opinion pour rester debout. Est-ce seulement afin de conserver le pouvoir qu’il agit de la sorte ? on serait imprudent de l’affirmer. Il savait, à n’en point douter, que le Cabinet prêt à se substituer à celui dont il était le chef ruinerait toutes les libertés qu’il avait données à la France ; en s’emparant de la dictature, sous prétexte de la guerre