Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/296

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faussés, dénaturés, amplifiés par la presse, par la tribune, par le bavardage des oisifs, la passion publique était arrivée au paroxysme et qu’il y aurait eu danger de lui refuser satisfaction. Aurait-on poussé le mécontentement jusqu’à la révolte ? c’est possible. En tout cas, l’Empereur serait resté déconsidéré, sans autorité morale, et le Corps législatif lui eût enlevé ses prérogatives, les unes après les autres, jusqu’au jour où, le jugeant inutile, il l’eût prié de s’en aller. Il est pénible de parler ainsi en ce moment. Je le reconnais, mais il faut avoir le courage de ne manquer ni de bonne foi, ni de probité.

Je le répète : cette guerre de 1870, dont on a fait retomber toute la responsabilité sur Napoléon III, lui a été imposée par la nation, à laquelle le duc de Gramont avait révélé des faits que la diplomatie seule aurait dû connaître, tant que la solution n’en était point définitive. Du reste, le pouvoir personnel et le pouvoir parlementaire n’ont rien à se reprocher, rien à s’envier ; ils sont également coupables, le premier d’avoir fait la guerre du Mexique, le second d’avoir exigé la déclaration de guerre à la Prusse.

Il y avait deux heures que je causais avec Ollivier, ou plutôt que je l’écoutais, lorsqu’on vint lui annoncer que Vandal était dans le salon d’attente. Or Vandal était alors directeur général des postes ; je sais ce que parler veut dire, et je me retirai, comprenant que le portefeuille du cabinet noir était apporté au garde des Sceaux, dont la seule présence à la tête du gouvernement aurait dû mettre fin à tous les abus. Comme je sais que les abus sont immortels, je n’en fus pas surpris. Dans le second volume de mes Souvenirs littéraires (1883), j’ai écrit : « Le lendemain de mon retour, je fus appelé chez un assez haut personnage que je n’ai pas à nommer ; la conversation fut longue et m’affligea, car j’avais affaire à un homme qui ne soupçonnait rien des armées allemandes, ni de leur discipline, ni de leur esprit. Au moment où je prenais congé, mon interlocuteur me dit : « Revenez donc me voir dans deux ou trois jours, il y a une question dont je voudrais m’entretenir avec vous. » Désirant n’être pas pris au dépourvu, je demandai : « Laquelle ? » Il répondit : « La question des frontières : la Sarre, la Meuse, le Rhin, la Moselle ; tout cela est un peu confus dans ma tête. » Je rentrai chez moi ; on me dit : « Comme vous avez l’air triste ! » Le personnage que je n’ai point nommé n’était autre qu’Émile Ollivier. Que de fois,