Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/297

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repensant à cette scène, je me suis souvenu de la phrase de Commines : « Dieu ne peut pas envoyer une plus grande plaie à un État qu’un prince ignorant. »

Le 23 juillet, des lettres patentes avaient conféré la régence à l’impératrice Eugénie, et Napoléon III, emmenant avec lui le Prince impérial, son fils, était parti pour le grand quartier général, installé à Metz. Or ce que l’on n’avait pas dit, ce que l’on avait caché comme un secret d’État, c’est que quinze jours auparavant, c’est-à-dire le 7 juillet, les docteurs Nélaton, Ricord, Fauvel, Corvisart et Germain Sée, réunis en consultation, avaient examiné l’Empereur et avaient constaté un délabrement général de sa santé, produit par une affection dont plus d’une fois déjà il avait souffert. Nélaton, en le sondant, avait reconnu la présence d’une pierre assez forte dont l’accroissement rapide était à redouter. Ceci explique bien des choses, sans les excuser.

Dans certains états maladifs, le raisonnement subsiste, la volonté est abolie ; on voit ce qu’il faut faire et l’on n’a plus l’énergie de le faire. Ce fut le cas de l’Empereur, qui ne voulait pas la guerre et qui la laissa déclarer, parce qu’il n’eut point la fermeté d’imposer silence à ses ministres. L’« observation » résultant de la consultation fut rédigée sans ménagement par Germain Sée. Napoléon III n’en eut même pas connaissance ; la note, contresignée par tous les médecins, fut remise à l’Impératrice, qui la lut, ne le communiqua point et la serra dans un meuble dont elle portait toujours la clef sur elle. Au lieu du repos, du calme, des soins destinés à préparer une opération que l’on recommandait, on laissa le malade partir pour l’armée, où l’attendaient nécessairement les fatigues, les soucis et la plus lourde des responsabilités. Désemparé, sujet à des souffrances que tout effort exaspérait, ce malheureux pouvait à peine diriger la paix et il saisissait la direction de la guerre.

L’Allemagne a été victorieuse, mais il est juste de reconnaître que jamais bonne fortune semblable n’a été offerte aux hasards des batailles. Un souverain, général en chef, malade ; une régente faite d’ignorance et de frivolité, un ministère où la légèreté le disputait à l’outrecuidance, une armée dont l’infériorité numérique seule était une cause d’insuccès, un pays divisé par les factions, de prétendus alliés prêts à se dérober et se dérobant : le roi Guillaume eut la partie belle ; il en profita ; c’était son droit, mais vraiment le combat fut