Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/35

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


çait cette chevauchée romanesque qui devait provoquer les combats du Chêne et de La Pénissière. Petit-Pierre, ainsi que l’on avait surnommé Madame en Vendée, avait plus d’héroïsme que de bon sens ; elle aimait les aventures ; celle qu’elle courut à travers les halliers, les fermes du Bocage et derrière la cheminée d’une maison de Nantes se dénoua par un baptême peu désiré, dans la citadelle de Blaye, en présence d’un lieutenant de grenadiers très bien vu de la prisonnière, fort joli garçon, joueur de guitare, chanteur de romances et qui, plus tard, devait être le maréchal de Saint-Arnaud.

Attaquer la royauté de Louis-Philippe à coups de cabriolet, sur la place du Carrousel, à coups de fusil dans la Vendée, c’était déjà excessif, et cependant on alla plus loin. Ce que je vais raconter est tellement étrange, si peu « gentilhomme », que je n’oserais en parler si les preuves du méfait n’avaient été entre mes mains. En 1869, j’eus à m’occuper d’une étude sur la Banque de France[1] ; naturellement, je m’enquis de la fabrication des faux billets, qui parfois avait causé des émotions au monde de la finance et du commerce. Le secrétaire général, qui alors était Marsaud, le même qui, resté à son poste, y fut héroïque pendant la Commune, me remit les dossiers contenant les rapports officiels ou secrets qui avaient été faits sur cette matière délicate entre toutes, car, pour ne pas déprécier la valeur de sa monnaie fiduciaire, la Banque se contente le plus souvent de payer les billets faux qu’on lui présente et de faire faire une enquête par la police. Parmi les dossiers qui me furent confiés, il en est un dont j’ai extrait la substance, auquel je n’ai fait qu’une allusion incompréhensible dans mon étude, et qui me causa un étonnement que le lecteur va comprendre.

En 1832, au moment où le choléra avait affolé Paris, qui croyait à des empoisonnements et massacrait des passants inoffensifs, à l’heure où l’autorité municipale semblait désigner à la fureur du peuple les républicains et les carlistes, qu’elle accusait publiquement de forfaits improbables[2], des poignées de billets de banque faux, habilement imités,

  1. Voir Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie, Paris, Hachette, 1869-75, 4 vol. in-8. T. II, chap. XI : La Banque de France. Les Billets.
  2. Voir Souvenirs littéraires. T. I : Pièces justificatives. Circulaires de Gisquet, préfet de Police ; proclamation de Cadet (dit de Gassicourt), maire du IVe arrondissement.