Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/36

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étaient jetés, la nuit, à la sortie des théâtres, sur le carreau des halles, devant la porte des grands restaurants : en une seule fois, quatre-vingt-huit billets de mille francs[1] furent ramassés, le matin, près de la halle aux blés. La police, mise en éveil, multipliait ses recherches et ne découvrait rien. Un jour, un homme convenablement vêtu, portant à la boutonnière le ruban d’un ordre étranger, se présenta au bureau du change de la Banque et demanda de l’or contre quatorze billets de mille francs, qui furent reconnus faux et de la même fabrication que ceux que l’on avait trouvés sur la voie publique. L’homme fut arrêté ; on tenait l’émissaire. De l’enquête menée simultanément à Paris et à Édimbourg, il résulta l’invraisemblance que voici.

Dans le château d’Holyrood, résidence de Charles X et de la famille de Bourbon exilée, on avait établi une fabrique de faux billets de la Banque de France. Un journaliste nommé Soufflot, qui, pendant les dernières années de la Restauration, avait été rédacteur en chef du Journal de la Cour, se livrait à cette étrange industrie ; il était aidé par l’ancien directeur de la Monnaie de Rouen, qui s’appelait Lambert. Lorsque les billets étaient terminés, on les remettait au comte Henry de Crouy-Chanel, agent de Charles X à Holyrood ; le comte de Crouy-Chanel les expédiait à son frère, le marquis Auguste de Crouy-Chanel, qui habitait Paris ; celui-ci les faisait parvenir au marquis de Sainte-Croix-Moley, ancien maréchal de camp, qui était chargé d’en faciliter l’émission, c’est-à-dire de les répandre par tous les moyens possibles. Le marquis de Crouy-Chanel, caché sous le nom de Collet ou Collette, reçut une liasse de ces billets par l’intermédiaire d’un certain François ; il en prit quatorze et alla impudemment les présenter à la Banque, persuadé que la hardiesse même du fait détournerait tout soupçon. Il n’en fut rien, et son incarcération préventive arrêta immédiatement l’émission des billets, dont la provenance était si extraordinaire que l’on ne crut pas devoir ordonner des poursuites sérieuses[2].

L’affaire en resta là ; mais, puisque j’ai parlé du marquis de Crouy-Chanel, il est bon de le suivre jusqu’à la fin de sa

  1. À cette époque, le billet de la Banque de France n’avait que trois coupures : 10 000, 1 000 et 500 francs.
  2. Au secrétariat général de la Banque de France, dossier intitulé : Émission des faux billets de banque en 1832.