Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/54

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ralité de ses partisans ; un archevêque le protégeait, un curé s’était déclaré son homme lige, une ancienne femme de chambre de la reine, un ancien jardinier de Trianon juraient qu’il était le dauphin ; il fonda un journal : La Justice, pour faire connaître et reconnaître ses droits ; il offrit à la duchesse de Berry de l’épouser, oubliant qu’il était marié lui-même et qu’elle était devenue la femme légitime du comte Lucchesi-Palli ; il ne redemandait pas le trône de ses pères, parce qu’il s’inclinait « devant la souveraineté du peuple », mais il réclamait son état civil et assigna, le 13 juin 1836, Louis-Philippe devant le tribunal de la Seine, pour être remis « en possession d’état ». Le duc de Normandie, qui écrivait au roi en l’appelant « mon cousin » et en priant Dieu qu’il l’ait en sa sainte garde, avait, cette fois, dépassé la mesure ; on l’arrêta, on le maintint en prison pendant trois semaines et on le mit hors de France. Il séjourna en Angleterre, puis à Delft, où il mourut le 10 août 1845. L’inscription de sa pierre tombale porte : « Ici gît Louis XVII, roi de France et de Navarre. » Les épitaphes sont accoutumées à ne pas toujours dire la vérité.

Quel était donc ce personnage qui avait presque traité de puissance à puissance avec les souverains, qui avait eu de longs entretiens avec un des aides de camp de Louis-Philippe, qui puisa sans compter dans la bourse de ses adhérents, que l’on appelait Sire, et qui, jusqu’après sa mort, poursuivit l’affirmation de son mensonge ? C’était un horloger ambulant, juif, revendeur, brocanteur, faux-monnayeur au besoin, incendiaire en ses moments perdus, sans instruction, de façons vulgaires, et qui se nommait Naudorf[1]. Issu d’une famille israélite et misérable de Posnanie, il était né à Potsdam ; il s’établit à Berlin pendant deux ans et y fit le métier d’horloger colporteur. Il vécut ensuite à Spandau, fabriqua de ces horloges en bois que l’on appelle des coucous, et, en 1822, ayant vendu ses outillages, il vint s’installer à Brandebourg. Sa boutique ayant brûlé, il fut accusé d’y avoir mis le feu et acquitté « faute de preuves suffisantes ». La même année, il est condamné à trois ans de prison pour émission de fausse monnaie.

  1. J’ai adopté l’orthographe la plus simple ; on lit : Naudorf, Naundorf, Naundorff, Nauendorf. Le faux Louis XVII a lui-même souvent varié. Naudorf est le nom d’un lieudit fréquent en Allemagne (in aue dorf : village dans la prairie).