Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/53

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garçon nouveau-né, enfant du peuple, que l’on acheta à son père, qui était postillon à la poste aux chevaux. Elle indiquait la date de sa naissance, 6 octobre 1773, et déclarait que cette substitution avait pour but de réserver les droits éventuels de la maison d’Orléans au trône de France. Elle n’ignorait pas qu’elle vivait en pays de loi salique, aussi ne réclamait-elle pas la couronne, mais seulement sa part d’héritage dans les successions d’Orléans et de Penthièvre. Selon elle, Louis-Philippe avait usurpé son rang et lui devait restituer sa fortune ; elle proposait de le renvoyer aux chevaux de son père légitime, qu’il conduirait sans doute avec plus d’habileté que le « char de l’État ». Il n’y avait qu’à sourire ; mais Marie Stella écrivit des libelles, publia un volume de revendications et l’on se fâcha.

Du haut de son balcon de la rue de Rivoli, lorsqu’elle voyait passer le roi, elle lui criait : « Postillon ! rends-moi le nom que tu m’as volé ! » Ce n’était qu’une folle. Elle était née dans la Suisse allemande, si ma mémoire n’est pas en défaut, et se nommait Marie Newborough-Steinberg. Elle avait fini par être convaincue de la réalité de l’histoire qu’elle avait inventée et était de bonne foi, lorsqu’elle parlait de sa haute lignée. Quelques secours qu’on lui avait envoyés des Tuileries ne faisaient que la confirmer dans son erreur ; elle disait : « On veut acheter mon silence, dans la crainte d’être forcé à une restitution », et elle piaillait de plus belle. Elle fit tant de sottises qu’on l’expulsa ; il eût simplement fallu la confier à un médecin aliéniste et payer les frais du traitement.

L’autre prétendant, aussi tenace et plus sérieux, prenait le titre de duc de Normandie, comme Mathurin Bruneau avait pris celui de prince de Navarre, et se donnait pour Louis XVII, miraculeusement arraché aux prisons de la République. Malgré son mauvais français, son orthographe incorrecte, malgré les invraisemblances sur lesquelles il basait son récit, il convertit plus d’une personne à ses prétentions et étonna quelques anciens serviteurs de Marie-Antoinette par la précision des détails et la réalité des faits qu’il invoquait en preuve de son identité. La concordance de ses souvenirs avec ceux qu’il réveillait était de nature à inspirer la confiance. L’impression qu’il causa fut telle que des magistrats donnèrent leur démission pour le suivre et s’attacher à sa fortune. Il eut une cour et vécut de la libé-