Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/73

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grasse, très blanche, qui avait été et qui était encore belle. Sans habileté dans sa conduite à l’égard de son mari, le poursuivant de ses désirs, lui écrivant vingt lettres par jour, le harassant de reproches et de souvenirs ; passionnée, violente et jalouse, elle représente un type assez rare, celui de la nymphomane vertueuse qui ne peut pardonner à l’époux légitime de ne point partager sa surexcitation. La présence dans sa maison, à sa table, d’une institutrice avec laquelle elle était en contact perpétuel et que le duc protégeait trop ouvertement l’exaspérait. En outre, c’est à elle que la fortune appartenait ; mariée sous le régime dotal, elle ne déliait pas volontiers les cordons de sa bourse, et le duc se sentait humilié lorsqu’elle opposait des refus aux demandes d’argent qu’il adressait. Le duc de Praslin était propriétaire du château de Vaux, ancienne résidence du surintendant Fouquet, domaine immense, de coûteux entretien et qui était une lourde charge. Les réparations indispensables étaient ajournées ; la duchesse refusait les sommes nécessaires aux travaux. Il y eut à ce sujet des discussions âpres, des menaces et, dit-on, des voies de fait.

Une nuit, à Vaux, la duchesse vit entrer dans sa chambre un homme qui avait le visage couvert d’une étoffe noire et qui tenait un fusil en main. Elle jeta un cri d’effroi ; l’homme disparut. Le lendemain, elle en parla ; son mari lui dit qu’elle avait rêvé. L’animosité entre les deux époux était parvenue au dernier terme ; il fut question d’une séparation judiciaire, et des avoués furent même constitués. La princesse Adélaïde, sœur de Louis-Philippe, intervint ; elle pria le duc et la duchesse de Praslin d’éviter le scandale d’un procès public ; le duc était pair de France, la duchesse était fille du maréchal Sébastiani ; position oblige ; le roi « sera reconnaissant si une réconciliation sincère met fin à des dissentiments qui ne sont que des malentendus et qu’il ne faut pas révéler au public ». Malheureusement, on obéit à la princesse Adélaïde, et les deux forçats du mariage, rivés à la même chaîne, promirent de vivre en bonne intelligence. L’accalmie ne fut pas de longue durée et les querelles recommencèrent.

Le duc tua sa femme ; elle se défendit ; il s’acharna ; sa main était mal assurée ; il la frappa de vingt-six coups de couteau et, comme elle luttait encore, il l’assomma à l’aide d’un pistolet d’arçon à crosse garnie de cuivre. Le meurtre était à peine commis que les gens de l’hôtel en avaient