Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/77

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ritaire et de visée courte, qui ne voulut jamais consentir aux modifications réclamées par l’opposition, sous prétexte que de telles concessions déplaceraient la majorité. Le refus obstiné de Duchâtel laissa la majorité en place, mais déplaça la royauté. C’est un résultat qu’il n’avait pas prévu. Édouard Bertin le considérait comme l’auteur responsable de la révolution de Février.

Elle fut bête et violente, cette révolution, et son dénouement fut ridicule. Faite au nom du droit de réunion, de la liberté de la presse, de tous les droits et de toutes les libertés, elle aboutit à l’Empire, qui fit ce que l’on sait des libertés et des droits. Je l’ai vue passer, je l’ai regardée de près, et j’ai raconté ce que j’en savais[1]. Je ne répéterai pas ce que j’en ai dit ; je ne reviendrai que sur un seul fait, qu’il importe de bien spécifier, car il absout un innocent injustement accusé et il fixe une responsabilité. Le roi, dans la journée du 23, avait consenti à se séparer de Guizot et avait chargé le comte Molé de constituer un ministère. À cette nouvelle, Paris avait été en joie, et de tous côtés on avait illuminé. Le soir, un incident se produisit au boulevard des Capucines ; une bande de gens du peuple, portant des lanternes, avait voulu forcer les lignes d’un régiment qui barrait la voie publique. Un coup de feu fut tiré ; la troupe, se croyant attaquée, riposta ; il y eut des morts, des blessés ; l’émotion calmée se ranima, et, le lendemain, Louis-Philippe était obligé de quitter Paris.

Ce coup de feu, qui détermina l’explosion des colères populaires, fut considéré comme le résultat d’un guet-apens ; on ne crut pas à un accident fortuit, on crut à un crime prémédité et on accusa un révolutionnaire de ces temps-là, nommé Lagrange. Cela est devenu une légende, et l’on dit : le coup de pistolet de Lagrange, comme on dit : le coup de couteau de Ravaillac. Cette légende, je voudrais l’arrêter avant qu’elle n’entre dans l’histoire, et je vais transcrire un chapitre que j’ai publié en 1876 et qui, certainement, est ignoré de ceux qui lisent ces pages.

« LE COUP DE FEU DU BOULEVARD DES CAPUCINES.

« Pendant que les événements s’accéléraient, on discutait chez Odilon Barrot ; des députés de l’opposition, des

  1. Souvenirs de l’année 1848 : La Révolution de février. Le 15 mai. L’Insurrection de juin. Un vol. in-16, Hachette, 1876.