Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/92

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ils étaient de méchante humeur, lorsqu’on leur chantait :

Peut-être un jour, le bourgeois éclairé
Donn’ra sa fille au forçat libéré !


et ils rendaient la bourgeoisie responsable des malheurs que son entêtement ne manquerait point d’attirer sur l’humanité.

Dans les clubs, debout sur les bancs du boulevard, devant le comptoir des cabarets, ils dégorgeaient leur rhétorique démocratico-socialiste, à laquelle personne ne comprenait rien. Dès qu’on plantait un arbre de la liberté, ils accouraient ; ils attendaient avec impatience que le prêtre, venu de l’église voisine, eût terminé les prières, et, aussitôt, ils entamaient la harangue d’où devait s’épanouir « le renouvellement de la face du monde ». Du reste, ils se rendaient justice : les saint-simoniens se moquaient des fouriéristes, les fouriéristes se moquaient des cabétistes, les cabétistes se moquaient des proudhoniens et Proudhon se moquait de tout le monde. On s’injuriait dans les journaux, et parfois on se gourmait sur la voie publique. Lorsque l’on planta l’arbre de la liberté sur la place de la Madeleine, où j’habitais, un disciple de Victor Considérant se prit aux cheveux avec un admirateur de Cabet ; dans la lutte, on renversa l’arbre encore peu affermi ; mal leur en advint ; on les roua de coups, en leur criant : « Respectez l’arbre du Peuple. »

En a-t-on planté de ces arbres de la liberté ! Sur toutes les places, devant tous les monuments, à chaque coin de rue, à tous les carrefours. Je ne sais vraiment où l’on trouva tant de peupliers ; ah ! on les arrosait, ceux-là, et le canon des marchands de vins célébrait leur avènement. On se fatigua de cette prodigalité d’arbres, de cette forêt démocratique, qui gênait la circulation et que les voitures accrochaient en passant. Sur le fameux air des Girondins — un air à porter le diable en terre — on chanta :

Il eût fallu prendre le chêne
Pour arbre de la liberté,
Ses fruits auraient nourri sans peine
Tous les cochons qui l’ont planté.
Nourris par la patrie (bis),
C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie (bis).

La France était alors divisée en deux tribus de Peaux Rouges, qui ne fumaient pas ensemble le calumet de paix