Page:Dujardin - De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel, 1919.djvu/22

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Le poète nouveau, dit M. Beauduin, n’est plus l’humble esclave de ses sensations, mais en quelque sorte le maître du monde. Ce poète découvre l’univers par une intuitive illumination. Nous pensons le monde, affirment les Paroxystes ; c’est pourquoi, forcément, nous le recréons en nous, au fond de notre vision intérieure, participant ainsi à notre activité propre…

… Pour nous, il n’existe rien d’extérieur à l’âme ; il y a le Cosmos dont elle fait éternellement partie, — monde homogène, lié à la conscience. La pensée et l’action sont identiques. Ainsi il n’existe qu’un monde, intérieur, pensé, voulu, que nous possédons, activons, intensifions, exaltons incessamment au gré de notre sensibilité toujours en éveil, que nous extériorisons et dont nous vêtons les apparences — qui ne sont toujours ainsi que le reflet de nos états physiologiques, devenus par notre ferveur des états éminemment lyriques…

Nous voilà loin, n’est-il pas vrai ? de la conception du poète romantique tel que Théophile Gautier le comprenait : un homme pour qui le monde extérieur existe[1]. »

Seule vit notre âme, écrivais-je en 1886.

D’où nous est venu, à cette époque, le principe de l’idéalité du monde ? Il n’y a guère de doute qu’il n’ait été un apport germanique. Dans la page que je vous lisais tout à l’heure, Remy de Gourmont nommait Schopenhauer ; il suffit, après avoir comparé les idées, de comparer les dates pour être convaincu.

Schopenhauer, né en 1788, est mort en 1860. Il avait publié la première édition du Monde comme Représentation et comme Volonté en 1818 ; mais la première étude importante parue en France sur Schopenhauer, l’étude de Th. Ribot, ne date que de 1874 : la traduction du Monde comme Volonté et comme Représentation de Burdeau est de 1888 ; Burdeau avait d’ailleurs été le professeur de philosophie de plusieurs d’entre nous ; enfin, c’est en 1885 que la Revue Wagnérienne, dont je parlerai tout à l’heure, commença à propager dans la jeune génération le nom du grand philosophe.

  1. Emile Henriot : À quoi rêvent les jeunes gens, 27 ; ce volume contient une série d’interviews extrêmement réussies sur le mouvement poétique du commencement du siècle ; j’aurai l’occasion de le citer plusieurs fois.