Page:Dujardin - De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel, 1919.djvu/33

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cisément, me disait l’un d’eux, pour le caractère immédiat, révélé, essentiel de sa poésie.

Avec Verlaine et Laforgue, la poésie populaire et le lyrisme sentimental, comme l’a montré Robert de Souza[1](i), sont entrés dans la littérature. Toute une part du symbolisme dérive d’eux à ce titre. Parmi les poètes étrangers, ce furent, je crois, les symbolistes qui découvrirent Walt Whitman ; dès 1887, Vielé-Griffin m’en donnait des traductions dans la Revue Indépendante ; mais son influence, comme celle de Rimbaud, s’exerça plutôt sur la génération qui suivit, et elle fut grande.

L’analyse de l’œuvre de Whitman tient, à mon sens, dans les deux termes d’un vers du Chant de l’Exposition :

Exalter le présent et le réel…


Son influence, en conséquence, me semble s’être exercée de deux manières ; d’abord, le choix des sujets. Devançant Marinetti, Whitman a déclaré la guerre aux sujets anciens.

Assez d’antiques fables !
Assez de romans, de sujets et de drames empruntés aux cours étrangères !
Assez de vers d’amour affinés en rimes, consacrés aux intrigues et aux galanteries, des oisifs !…
Je déclare t’apporter, ô Muse, tout l’aujourd’hui de cette terre,
Tous les métiers, toutes les fonctions, grandes ou menues[2]


Malgré mon respect, je souris un peu, pardonnez-moi… Le veston n’est pas une garantie d’humanité ; Mithridate, Hamlet et Wotan, bien qu’en « costumes », me semblent beaucoup plus humains que les messieurs, nos contemporains, qu’exhibent la plupart de nos théâtres du boulevard… Les métiers ? la vie contemporaine ? oui, mais Virgile en faisait autant…

Whitman me semble humain bien plutôt par ce qu’il y a de « réel » dans son âme ; et c’est en cela qu’il est l’un de nos maîtres.

  1. 'La Poésie populaire et le Lyrisme sentimental.
  2. Chant de l’Exposition, VII.