Page:Dujardin - De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel, 1919.djvu/80

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nous revenons toujours. Toutes les qualités que nous avons réclamées de l’écrivain, j’entends de l’écrivain poétique, nous les avons retrouvées dans la littérature hébraïque :

d’abord, la sincérité, oh ! à toutes les pages de la Bible ; — nos trois vertus théologales : précision, profondeur, concision ; — cette marche en ligne droite, cette simplicité de la phrase qu’est la quasi-absence de syntaxe et qui ignore nécessairement le contournement des incidentes, ce sentiment de la vérité poétique qui pour chaque chose emploie le mot qu’il faut, qui répète indéfiniment le mot qu’il faut plutôt que de le remplacer (élégance des pions !) par le mot approximatif ou par la périphrase ; — tout notre programme : le concret, rien que le concret, les images toujours réalisables, la comparaison et non la métaphore quand il s’agit de comparer une chose à une autre, jamais de période, pas l’ombre de tour oratoire, — enfin, le vers-jaillissement.

C’est pourquoi j’ai déclaré que, de notre point de vue, les langues sémitiques, et notamment et suprêmement la langue de la Bible, sont, naturellement, les langues de la poésie, et que les langues européennes sont devenues les langues de la prose et qu’elles ne peuvent plus être des langues poétiques que par un effort de retour sur elles-mêmes.

Et c’est pourquoi, moi, Français, né Français de parents français et qui n’ai pas une goutte de sang sémitique dans les veines, je renvoie la jeune poésie française à l’école de la Bible.

Comprenons-nous bien.

S’inspirer de la Bible, ce n’est pas traiter des sujets bibliques. Les peintres de la Renaissance, en nous saturant de sujets pris à l’Ancien Testament, ont été aussi peu bibliques que possible. M. Saint-Saëns, m’a-t-on dit, est d’origine juive ; n’importe ; son Samson et Dalila est bien l’œuvre la plus dénuée de tout sentiment juif que je connaisse ; il est vrai qu’elle est également dénuée de tout sentiment chrétien, et, peut-on dire, de tout sentiment quel qu’il soit. Victor Hugo, dans le prodigieux chef-d’œuvre de Booz endormi, n’est aucunement biblique avec la fameuse faucille d’or dans le champ des étoiles.

Le sujet n’est rien ; c’est l’âme qu’il faut avoir. Zarathoustra