Page:Dujardin - Poésies, 1913.djvu/23

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ber ; la montagne de tous côtés s’enveloppait de brume. Impossible d’essayer la promenade habituelle ; nous descendîmes à la salle à manger où ronflait un poêle, et mon ami Félicien alluma un cigare. Une servante, solidement formée, mais accorte, rôdait autour de nous ; elle avait pris en estime nos mines de Français, et discrètement son extrême bon sens nous protégeait.

Félicien était né au centre de la France, dans une maison isolée, derrière un bois, au bord d’une colline au-dessus de la Loire, non loin de la vieille ville paisible. Et de ce modeste site quitté dès ses six ans, il avait emporté le souvenir d’une étendue immense avec des forêts impénétrables, des montagnes, un fleuve géant et, à l’horizon, une grande cité effrayante. Dans ses songes d’adolescent, parfois, souvent, les paysages d’enfance remontaient avec un murmure confus de choses prodigieuses ; à aucun des grands événements sentimentaux de la onzième, de la seizième, de la vingtième année, cette émotion n’avait manqué ; et, au milieu de la vie où son cœur s’engrenait, cette enfance de plus en plus romantique faisait une assise chimérique et exorbitante.

Son premier voyage aux Alpes ne lui apprit rien de nouveau : ne lui semblait-il pas qu’il était né au penchant d’une montagne vertigineuse ? Sans émoi il commença à déambuler à Paris parmi les foules ; n’avait-il pas aux jours de son enfance connu quelque