Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/101

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ce que ce serait que de les battre, que de les fouetter de verges, que de les briser sous le bâton à leur tour ? Ils sont douze mille, et nous quatre-vingt mille ; et le jour où nous nous compterons, ils seront perdus.

— Je te dirai ce que tu m’as dit, Laïza : il y a dix chances contre une pour que tu ne réussisses pas…

— Mais je te répondrai ce que tu m’as répondu, Nazim : il y en a une sur dix pour que je réussisse. Restons donc…

— Je ne puis, Laïza, je ne puis… J’ai vu l’âme de ma mère ; elle m’a dit de revenir dans le pays.

— Tu l’as vue ? dit Laïza.

— Oui, depuis quinze jours, tous les soirs, un fondi-jala vient se percher au-dessus de ma tête : c’est le même qui chantait à Anjouan sur sa tombe. Il a traversé la mer avec ses petites ailes, et il est venu : j’ai reconnu son chant ; écoute, le voici.

Effectivement, au moment même, un rossignol de Madagascar, perché sur la plus haute branche du massif d’arbres au pied duquel étaient couchés Laïza et Nazim, commença sa mélodieuse chanson audessus de la tête des deux frères. Tous deux écoutèrent, le front mélancoliquement penché, jusqu’au moment où le musicien nocturne s’interrompit, et, s’envolant dans la direction de la patrie des deux esclaves, fit entendre les mêmes modulations à cinquante pas de distance ; puis s’envolant encore, et toujours dans la même direction, il répéta une dernière fois son chant, lointain écho de la patrie, mais dont à peine, à cette distance, on pouvait saisir les notes les plus élevées ; puis enfin il s’envola encore, mais cette fois si loin, si loin, que les deux exilés écoutaient vainement ; on n’entendait plus rien.

— Il est retourné à Anjouan, dit Nazim, et il reviendra ainsi m’appeler et me montrer le chemin jusqu’à ce que j’y retourne moi-même.

— Pars donc, dit Laïza.

— Ainsi ? demanda Nazim.

— Tout est prêt. J’ai dans un des endroits les plus déserts de la rivière Noire, en face du morne, choisi un des plus grands arbres que j’ai pu trouver ; j’ai creusé un canot dans sa tige, j’ai taillé deux avirons dans ses branches ; je l’ai scié au-dessus et au-dessous du canot, mais je l’ai laissé