Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/151

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rivé à une supériorité en toute chose, qui, appuyée de sa fortune, lui eût assuré en France ou en Angleterre, à Londres ou à Paris, une existence distinguée, Georges, avide de lutte, avait voulu revenir à l’Île de France. C’était là qu’existait le préjugé que son courage se croyait destiné à combattre, et que son orgueil croyait pouvoir vaincre. Il revenait donc ayant pour lui l’avantage de l’incognito, pouvant étudier son ennemi sans que son ennemi sût quelle guerre il lui avait déclarée au fond de son âme, et prêt qu’il était à le saisir au moment où il s’y attendrait le moins, et à commencer cette lutte dans laquelle devait succomber un homme ou une idée.

En posant le pied sur le port, en retrouvant au retour les mêmes hommes qu’il avait laissés à son départ, Georges avait compris une vérité dont plusieurs fois il avait douté en Europe, c’est que toutes choses étaient les mêmes à l’Île de France, quoique quatorze ans se fussent passés, quoique l’Île de France, au lieu d’être française, fût anglaise, et au lieu de s’appeler l’Île de France, s’appelât Maurice. Alors, et de ce jour, il s’était mis sur ses gardes ; alors il s’était préparé à ce duel moral qu’il était venu chercher, comme un autre se prépare à un duel physique, si on peut parler ainsi ; et, l’épée à la main, il avait attendu l’occasion qui se présenterait de porter le premier coup à son adversaire.

Mais comme César Borgia, qui dans son génie avait, lors de la mort de son père, tout prévu pour la conquête de l’Italie, excepté qu’à cette époque il serait mourant lui-même, Georges se trouva engagé d’une façon qu’il n’avait pas pu prévoir, et frappé en même temps qu’il voulait frapper. Le jour de son arrivée au Port-Louis, le hasard avait mis sur son chemin une belle jeune fille, dont, malgré lui, il avait gardé le souvenir. Puis, la Providence l’avait amené juste à point pour sauver la vie à celle-là même à laquelle il rêvait vaguement depuis qu’il l’avait vue, de sorte que ce rêve était entré plus profondément dans son existence. Enfin, la fatalité les avait réunis la veille, et là un coup d’œil, au moment même où il s’apercevait qu’il aimait, lui avait dit qu’il était aimé. Dès lors, la lutte prenait pour lui un nouvel intérêt, intérêt auquel son bonheur se trouvait doublement lié, puisque désormais cette lutte avait