Page:Dumas - Georges, 1848.djvu/38

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Pierre Munier, enfin, dont la voix s’élevait de temps en temps au milieu de la mêlée, dominant toute cette grande rumeur pour pousser le cri : En avant ! Puis, comme en effet, en le suivant on avançait toujours, comme le désordre se mettait de plus en plus dans les rangs anglais, on entendit le cri : — Au drapeau ! au drapeau, camarades ! On le vit s’élancer au milieu d’un groupe d’Anglais, tomber, se relever, s’enfoncer dans les rangs, puis, au bout d’un instant, reparaître, les habits déchirés, le front sanglant, mais le drapeau à la main.

En ce moment, le général, craignant que les vainqueurs, en s’engageant trop avant à la poursuite des Anglais, ne tombassent dans quelque piège, donna l’ordre de la retraite. La ligne obéit la première, emmenant ses prisonniers, la garde nationale emportant ses morts ; enfin les noirs volontaires fermèrent la marche, environnant leur drapeau.

La ville tout entière était accourue sur le port, on se foulait, on se pressait pour voir les vainqueurs, car, dans leur ignorance, les habitants de Port-Louis croyaient que l’on avait eu affaire à l’armée ennemie tout entière, et espéraient que les Anglais, si vigoureusement repoussés, ne reviendraient plus à la charge ; aussi, à chaque corps qui passait, on jetait de nouveaux vivat ; tout le monde était heureux, tout le monde était fier, tout le monde était vainqueur, on ne se possédait plus. Un bonheur inattendu remplit le cœur, un avantage inespéré tourne la tête ; or, les habitants s’attendaient bien à la résistance, mais non au succès ; aussi, lorsqu’on vit la victoire déclarée aussi complétement, hommes, femmes, vieillards, enfants, jurèrent, d’une seule voix et d’un seul cri, de travailler aux retranchements, et de mourir, s’il le fallait, pour leur défense. Excellentes promesses, sans doute, et que chacun faisait avec l’intention de les tenir, mais qui ne valaient pas à beaucoup près l’arrivée d’un autre régiment, si un autre régiment eût pu arriver !

Mais au milieu de cette ovation générale, nul objet n’attirait tant de regards que le drapeau anglais et celui qui l’avait pris ; c’étaient, à l’entour de Pierre Munier et de son trophée, des exclamations et des étonnements sans fin auxquels les nègres répondaient par des rodomontades, tandis que leur